Revue des études slaves, Paris, LXXXII/ 2, 2011, p. 253-274. UNE EUROPE PLEINE DE PLOUCS ? LES NOUVELLES-ABDÈRES EN EUROPE CENTRALE OU LA CONCESSION À LA TRIVIALITÉ*
PAR
XAVIER GALMICHE
Centre interdisciplinaire de recherches centre-européennes (CIRCE)
Université Paris-Sorbonne
Une constellation centre-européenne la nouvelle abdérité
La tradition abdéritaine
La ville de Thrace antique Abdère (ou plutôt les Abdères, Ἄϐδηρα en grec, au pluriel) fut célèbre dans l’Antiquité pour la bêtise de ses habitants et leur manie de singer les moeurs cultivées des Athéniens – une mauvaise réputation qui enfla du fait du contentieux qu’aurait entretenu le philosophe Démocrite, natif de la ville, avec ses compatriotes qui le tenaient pour fou. Cette image, popularisée par le philosophe Lucien, fut redécouverte dans l’Europe de la Renaissance à la fin du XVIIIe siècle, notamment, après Érasme, par La Fontaine1 et les encyclopédistes2.
* Cet article complété est à paraître en traduction polonaise in : Ewa Paczoska, Mateusz Chmurski, éd., Modernizm(y) Europy Środkowej = Przegląd filozoficzno-literacki, n° 2 (28), 2011, Warszawa, Wydawnictwo Wydziału Filozofii i Socjologii UW. 1. Voir Ill. 1.
2. Par exemple le Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle, 1re éd., 1695-1697. Geneviève Espagne, dernière traductrice en français des Abdéritains de Wieland (voir infra),
est optimiste quand elle déclare que l’on peut «consulter directement » les sources de ce dernier qu’il énumère dans son «Avertissement » «ou, plus simplement, [ en] prendre connaissance dans les articles “ Abdère” et “ Démocrite” de […] Bayle » («Rire et sottise : l’Histoire des Abdéritains de Ch.-M. Wieland » , Littérales, 2004, n° 34-35, p. 107-126 – ici p. 108). En réalité, les notices de ce dictionnaire sont partielles dans la récapitulation, partiales dans la conception et plutôt malaisées de consultation.




















