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1
I.
Si notre objet dans cette histoire �tait aussi born� que celui de la plupart
des autres historiens, nous aurions le temps de nous �tendre dans des
pr�ambules qui pourraient avoir leur agr�ment et leur utilit� ; et nous
reprendrions ensuite le fil de notre mati�re. [2] Mais comme nous nous sommes
engag�s � renfermer en chaque livre les faits de diff�rentes nations et en
peu de livres, un espace de plus de onze cents ans, nous nous voyons oblig�s
de supprimer toute digression et de suivre fid�lement notre sujet. Nous nous
contenterons de dire que les six livres qui pr�c�dent celui-ci, contiennent ce
qui s'en passa depuis la prise de Troie, jusqu'� la guerre port�e par les
Ath�niens en Sicile, ce qui comprend un intervalle de sept cens soixante ans ;
et commen�ant ce nouveau livre, avec le commencement de cette guerre, nous le
finirons � l'entr�e de la seconde guerre des Carthaginois contre Denys tyran
de Syracuse.
II
Olymp.
91, an 2. 415 avant l'�re chr�t.
2 CHABRIAS
�tant archonte d'Ath�nes, les romains cr��rent encore trois tribuns
militaires, L. Sergius, M. Papirius et M. Servilius. Les Ath�niens ayant
d�clar� la guerre la ville de Syracuse, pr�par�rent leur flotte et apr�s
l'avoir pourvue de soldats et de tout l'argent n�cessaire pour cette
exp�dition, ils nomm�rent pour la commander Alcibiade, Nicias et Lamachus,
avec un plein pouvoir d'ordonner tout ce qu'ils jugeraient � propos dans le
cours de cette entreprise. [2] Entre les particuliers m�mes de la R�publique, ceux
qui �taient plus riches que le commun des citoyens et qui voulaient gagner les
bonnes gr�ces du peuple, �quip�rent, � leur frais, chacun trois vaisseaux,
et les autres promirent de contribuer aux vivres de l'arm�e. Les habitants
moins distingu�s, et m�me plusieurs �trangers, surtout ceux qui venaient des
villes des alli�s, se pr�sentaient d'eux-m�mes aux capitaines et les
pressaient de les enr�ler : tant on s'�tait enivr�, d'esp�rance au sujet de
la Sicile, dont il leur semblait d�j� qu'ils allaient partager les terres
entre eux. [3] Lorsqu'on f�t pr�s de mettre la voiles, toutes les statues de
Mercure, qui �taient en grand nombre dans la ville, se trouv�rent mutil�es
en une nuit. Les citoyens qui ne crurent point que cette insolence eut pour
auteurs des gens du bas peuple, en soup�onn�rent au contraire les plus
puissants de la ville, dans la pens�e qu'ils leur pr�t�rent d'avoir voulu
�branler, par la vue de ce d�sordre, le gouvernement populaire. L�-dessus ils
entr�rent dans une grande indignation, ils recherch�rent tr�s soigneusement
les coupables et promirent de grandes r�compenses � ceux qui les
d�couvriraient. [4] Enfin un particulier se pr�senta au s�nat et dit qu'au temps
de la nouvelle lune, il avait vu, environ l'heure de minuit, quelques gens au
nombre desquels �tait Alcibiade, entrer dans une maison o� logeait un
�tranger. L�-dessus on lui demanda comment il avait pu discerner un homme �
minuit, il r�pondit qu'il l'avait vu au clair de la lune. Ainsi ce t�moin
s'�tant coup� par cette circonstance contradictoire � la date qu'il avoir
all�gu�e, fut rejet� et l'on ne put trouver depuis aucun indice de l'auteur
du fait.
[5] La flotte compos�e de 140 voiles, sans y comprendre les vaisseaux charg� de
toutes sortes de provisions de guerre et de bouche, et de ceux o� l'on avait
embarqu� les chevaux, montait � un nombre prodigieux de b�timents. Les
soldats arm�s de pied en cap et ceux qui portaient des frondes, les troupes qui
devaient combattre � cheval, plus de sept mille hommes des villes alli�es, et
tout l'�quipage de service formait une multitude innombrable. [6].
Mais avant que de
partir, les g�n�raux enferm�s avec les s�nateurs tinrent conseil sur la
mani�re dont ils gouverneraient la Sicile, au cas qu'ils s'en rendissent les
ma�tres. Ils conclurent qu'il fallait r�duire � la captivit� ceux de
Selinunte et de Syracuse, et se contenter d'exiger des autres villes un tribut
qu'elles apporteraient tous les ans � Ath�nes.
3 Le lendemain les g�n�raux, �
la t�te de leur arm�e, se rendirent au port du Pir�e : toute la ville tant
citoyens qu'�trangers les y accompagn�rent en foule, pour dire adieu chacun en
particulier � ses parents et � ses amis. [2] Les vaisseaux couverts sur les proues
d'armes pos�es en ornements et en troph�es, remplissaient toute l'�tendue du
port et ses bords �taient charg�s partout d'encensoirs et d'autres vases d'or
et d'argent, o� l'on prenait des libations qu'on offrait aux dieux pour leur
demander l'heureux succ�s de cette entreprise. [3]
Cet armement sorti du port
doubla le P�loponn�se et vint prendre terre � Corcyre : il avait ordre
d'attendre l� les alli�s des c�tes voisines qui devaient se joindre � lui.
D�s qu'ils furent tous rassembl�s on remit � la voile et traversant la mer
Ionienne, on vint surgir au promontoire d'Iapyge. [4]
De l� ils suivirent les
c�tes m�ridionales de l'Italie et les Tarentins n'ayant pas voulu leur ouvrir
leur port, ils pass�rent encore au-del� des M�tapontins et des H�racl�otes
et abord�rent enfin chez les Thuriens, qui les re�urent avec toute sorte de
bienveillance. De l� ils arriv�rent ensuite � Crotone, o� ils se pourvurent
de rafra�chissements. En continuant leur route, ils reconnurent le temple de
Junon Lacinienne et le Promontoire Dioscoride. [5] Laissant ensuite derri�re eux
Tescylete et Locres, ils abord�rent � Rhege, o� ils invit�rent les habitants
de se joindre � eux : on leur r�pondit qu'on en d�lib�rerait avec les autres
Villes d'Italie.
4
III.
Cependant
les Syracusains sentant approcher cette puissance formidable nomm�rent trois
g�n�raux, auxquels ils donn�rent un pouvoir absolu, Hermocrate, Sicanus et
H�raclide. Ceux-ci commenc�rent par lever des soldats : apr�s quoi ils
envoy�rent des d�put�s dans toutes les villes de la Sicile pour les engager
� s'int�resser au salut commun. On leur repr�senta de leur part, que quoique
les Ath�niens fissent semblant de ne porter la guerre qu'a Syracuse, leur
ambition s'�tendait sur l��le enti�re. [2] Ceux d'Agrigente et de Naxus
r�pondirent les premiers, que leur dessein �tait de persister dans leur
alliance avec Ath�nes. Les Villes de Camarine et de Messine protest�rent
qu'elles voulaient se tenir en paix et rejet�rent toute soci�t� de guerre. Les
citoyens d'Him�re, de Selinunte, de Gela et de Catane, d�clar�rent qu'elles
demeureraient attach�es au parti de Syracuse. Tout le reste de la Sicile
penchait au fond pour les Syracusains, mais se tenait en repos et voulait voir
quel cours prendraient les choses. [3] Ceux d'Egeste avaient fait dire aux
Ath�niens qu'ils ne pouvaient contribuer plus de trente talents, les Ath�niens
tr�s m�contents de cette offre de la part de gens qui les avaient appel�s,
lev�rent l'ancre du port de Rhege et vinrent � Naxus de Sicile, o� on les
re�ut avec joie, et de l� ils partirent � Catane. [4]
La ville ne voulut pas
laisser entrer une arm�e navale dans son port : mais on admit les g�n�raux
qui, �tant introduits dans l'assembl�e du peuple, exaltaient d�j� beaucoup
l'avantage de leur alliance. [5] Dans le temps qu'Alcibiade parlait, quelques
soldats grecs enfonc�rent une des petites portes de Catane et se r�pandirent
dans la ville. Leur aspect obligea les Catanois � s'engager dans la guerre
contre Syracuse.
5 Pendant que ces choses se passaient, les ennemis personnels
qu'Alcibiade avait � Ath�nes, r�veill�rent l'affaire des statues mutil�es
et sur le soup�on qu'on en avait d�j� jet� sur lui, ils l'accus�rent dans
les assembl�es publiques d'avoir voulu �branler par l� le gouvernement
d�mocratique. Ces conjectures t�m�raires prirent une nouvelle force de
l'exemple qu'on venait de voir � Argos, o� quelques particuliers qui
s'attachaient beaucoup � des �trangers et qui avaient voulu d�truire
l'autorit� populaire, avaient �t� �gorg�s par les citoyens. [2]
Le peuple
d'Ath�nes �chauff� par toutes ces circonstances et bien plus encore par les
d�clamations de ses harangueurs, envoya un vaisseau de Salamine en Sicile, avec
ordre de ramener incessamment Alcibiade, pour venir r�pondre aux accusations
port�es contre lui. � l'arriv�e de ce vaisseau � Catane, Alcibiade apprenant
par les d�put�s l'ordre du peuple s'embarqua avec quelques autres qu'on disait
�tre ses complices, dans un vaisseau qui �tait � lui, et fit route � c�t�
du vaisseau de Salamine. [3] D�s qu'ils furent au port de Thurium, Alcibiade, soit
qu'il se sentit coupable, soit qu'il craignit la pr�vention de ses juges,
s'�chappa avec ses coaccus�s : de sorte que les d�put�s du vaisseau de
Salamine l'ayant beaucoup cherch� sans le trouver, revinrent seuls � Ath�nes
et y rendirent compte de ce qui leur �tait arriv�. [4]
Ainsi les Ath�niens
r�duits � faire le proc�s � des noms, prononc�rent contre tous les accus�s
une vaine sentence de mort. Cependant Alcibiade passant des c�tes d'Italie dans
le P�loponn�se, vint se r�fugier � Sparte, o� il aigrit beaucoup les
Lac�d�moniens contre Ath�nes.
6 IV.
LES
deux g�n�raux demeur�s en Sicile avec toutes les forces de la R�publique, se
rembarqu�rent pour Aegeste et prirent dans leur route la petite Ville
d'Hiccara, dont le pillage monta � cent talents et ayant re�u les trente que
les Segestains leurs avaient offerts, ils revinrent � Catane. [2]
Comme ils avaient
dessein de se rendre ma�tre, sans coup-f�rir, du rivage voisin du grand port
de Syracuse, ils y envoy�rent un Catanois qui leur �tait affid� et qui avait
la confiance des g�n�raux syracusains. Il avait ordre de leur dire qu'un
certain nombre de ses concitoyens avait complot� de surprendre pendant la nuit,
les Ath�niens qui �taient en foule et sans armes dans leur ville, et apr�s
les avoir �gorg�s, d'aller mettre le feu � leur flotte dans le port o� elle
�tait actuellement. Que l�-dessus les conjur�s les invitaient de s'avancer
avec leurs troupes pour soutenir cette entreprise et pour en assurer le succ�s.
[3] Le Catanois s'acquitta de sa commission et les g�n�raux de Syracuse ajoutant
foi � ses paroles, convinrent en sa pr�sence de la nuit o� ils feraient
marcher leurs troupes et le renvoy�rent � Catane. [4]
Les g�n�raux ne
manqu�rent pas de se mettre en marche d�s le commencement de la nuit marqu�e
; et les Ath�niens de leur c�t� s'avanc�rent en silence vers le grand port
de Syracuse et se saisirent d'abord du porte de l'Olympie. S'�tablissant
ensuite dans tous les environs, ils form�rent l'enceinte de la ville. [5]
Les
g�n�raux de Syracuse, qui s'aper�urent bient�t du pi�ge qu'on leur avait
dress�, revinrent incessamment sur leurs pas et tomb�rent sur le camp des
Ath�niens. Les deux arm�es furent bient�t en ordre de bataille et il se donna
un combat r�gl�, o� les Ath�niens tu�rent quatre cents de leurs adversaires
et mirent le reste en fuite. [6] Mais s'�tant aper�us que les ennemis �taient
forts en cavalerie et voulant d'ailleurs se fournir de tout ce qui �tait
n�cessaire pour un grand si�ge, ils revinrent � Catane: ils envoy�rent en
m�me temps � Ath�nes quelques-uns des leurs charg�s de lettres adress�es au
peuple ; par lesquelles ils lui demandaient une recrue de cavaliers et de
l'argent ; parce qu'ils pr�voyaient que le si�ge qu'ils allaient entreprendre
serait long. Le peuple d�cida qu'on leur enverrait trois cents talents et
quelque cavalerie. [7] Ce fut en ce temps-l� que Diagoras, surnomm� l'Ath�e,
�tant appel� en jugement sur l'accusation d'impi�t� port�e contre lui et
craignant le jugement du peuple, s'enfuit hors de l'Attique. Les Ath�niens
promirent un talent d'argent � celui qui le tuerait. En Italie les Romains, qui
�taient en guerre contre les �ques, prirent sur eux Lavinium.- Ce sont l� les
principaux faits de cette ann�e.
Olymp.
91. an 3. 414 avant l'�re chr�t.
7 Pisandre
�tant archonte d'Ath�nes, les Romains, au lieu de consuls cr��rent quatre
tribuns militaires, P. Lucretius, C. Servilius, Agrippa Menenius et Sp.
Veturius. Les Syracusains envoy�rent des ambassadeurs � Corinthe et �
Lac�d�mone, pour leur demander du secours et les prier de ne pas les
abandonner dans le p�ril extr�me o� ils se trouvaient. [2]
Alcibiade appuya leur
demande, de sorte que les Lac�d�moniens �lurent Gylippe pour commandant des
troupes qu'on r�solut de leur fournir. Ceux de Corinthe qui leur pr�paraient
une plus grande flotte se content�rent pour lors de faire partir Pyth�s avec
deux vaisseaux, en la compagnie du g�n�ral de Lac�d�mone. [3]
Nicias et Lamachus
commandants de la flotte ath�nienne, ayant re�u � Catane deux cent cinquante
hommes de cavalerie et 300 talents d'argent, se mirent en mer avec toutes leurs
forces, pour aller former le si�ge de Syracuse. Comme ils y arriv�rent de
nuit, ils se saisirent du poste de l'Epipole, avant qu'on s'en aper�ut dans la
ville. D�s qu'on en eut la nouvelle, on courut � sa d�fense; mais les
Syracusains furent repouss�s eux-m�mes dans leurs murailles, avec une perte de
trois cents des leurs. [4] Les Ath�niens qui avaient re�u trois cens chevaux de
l'�le d'�gine et deux cent cinquante de leurs alli�s de Sicile, se
trouv�rent en tout une cavalerie de huit cents hommes. Ils firent une enceinte
autour de Labdale et entreprirent d'environner toute la ville d'une muraille ;
ce qui jeta les citoyens dans une grande crainte. [5]
C'est pourquoi ils firent une
vigoureuse sortie pour interrompre la construction de cette muraille. Mais les
Ath�niens employant leur cavalerie, renvers�rent un grand nombre des
assi�g�s et firent bient�t rentrer le reste. Ils port�rent ensuite une
grande partie de leurs troupes sur la hauteur qui domine sur le port et �levant
un mur autour de l'endroit appel� Polycna ou Fanal, ils y enferm�rent aussi le
temple de Jupiter ; de sorte qu'ils �taient en �tat de battre la ville par les
deux cot�s. [6] Les assi�g�s commen�aient v�ritablement alors � se d�fier de
leur fortune. Mais d�s qu'ils eurent appris que Gylippe abord� � Himere y
levait des soldats, leurs esp�rances se ranim�rent : [7]
en effet, Gylippe, qui
avait conduit quatre vaisseaux � Him�re y avait jette l�ancre et avait
engag� cette ville � prendre le parti de Syracuse. L� m�me il avait attir�
des soldats de G�la, de Selinunte et de tous les bords du fleuve Sicanus : de
sorte qu'il avait rassembl� trois mille hommes d'infanterie et deux cents
chevaux, avec lesquels il se rendit par terre � Syracuse.
8 Peu de jours apr�s,
il conduisit toutes ses troupes contre les Ath�niens. Le succ�s d'une bataille
qui se donna � cette occasion, fut que le g�n�ral Lamachus y perdit la vie,
et qu'apr�s bien du carnage de part et d'autre, la victoire demeura aux
Ath�niens. [2] On �tait � peine s�par�, qu'il arriva de Corinthe treize
vaisseaux : Gylippe en prit tous les soldats, qu'il joignit aux troupes de
Syracuse et il alla assi�ger les Ath�niens dans l'Epipole, o� ils s'�taient
log�s. Ceux-ci sortirent de leur poste pour repousser les ennemis et l'on en
vint � un combat, o� les Ath�niens perdirent beaucoup des leurs et furent
vaincus; de sorte que la muraille qu'ils avaient, construite autour de l'Epipole
fut abattue sans aucun obstacle. Chass�s de ce poste, ils transport�rent
toutes leurs forces d'un autre c�t�. [3] Cependant les Syracusains envoy�rent
faire une nouvelle instance aux villes de Corinthe et de Lac�d�mone, pour leur
demander encore du secours. La premi�re de ces villes, conjointement avec les
B�otiens et les Sicyoniens, leur envoya mille hommes et la seconde six cents. [4]
D'un autre c�t� Gylippe parcourant toutes les villes de la Sicile, en attira
plusieurs � l'alliance de Syracuse et ayant fait trois mille soldats et deux
cents cavaliers, � Himere ou chez leurs voisins, il les amenait par terre ;
lorsque les Ath�niens, qui les attendaient sur leur passage, lui en tu�rent
une moiti� : l'autre, plus heureuse, arriva dans Syracuse. [5]
Ces nouveaux secours
firent na�tre aux Syracusains la pens�e d'essayer aussi des combats de mer.
Ils visit�rent ce qu'ils avaient de vaisseaux en bon �tat, ils radoub�rent
ceux qui �taient hors de service et en ayant fait construire de nouveaux, ils
firent l'essai des uns et des autres dans le petit port. [6]
Alors le g�n�ral
Nicias �crivit � Ath�nes que Syracuse s'�tait acquis un grand nombre d�alli�s
et qu'ils avaient de quoi remplir une flotte dont ils s'�taient avis�s de
faire usage qu'ainsi il priait ses concitoyens de lui envoyer incessamment des
fonds, des vaisseaux et m�me des commandants, qui lui aidassent � soutenir
cette guerre ; parce qu'Alcibiade s'�tant sauv� et Lamachus ayant �t� tu�,
il se trouvait avec une sant� faible, charg� seul d'une entreprise confi�e �
trois personnes. [7] Les Ath�niens firent donc partir vers le solstice d'�t�,
sous le commandement d'Eurym�don, vaisseaux qui portaient � Nicias cent
quarante talents d'argent, en lui pr�parant pour le printemps de l'ann�e
suivante un secours encore plus consid�rable. C'est dans ce dessein qu'ils
amass�rent de grosses sommes qu'ils firent chez tous leurs alli�s de grandes
lev�es de soldats. [8] Dans le P�loponn�se, les Lac�d�moniens anim�s par
Alcibiade, rompirent ouvertement la tr�ve qu'ils avaient faite avec Ath�nes et
commenc�rent une guerre qui dura 12 ans.
V.
Olympiade.
91 an 4. 413 ans avant l'�re chr�tienne.
9 L'ANN�E
suivante Cl�ocrite fut archonte d'Ath�nes et l'on fit � Rome, au lieu de
consuls, quatre tribuns militaires A. Sempronius, M. Papirius, Q. Fabius et Sp.
Nautius. [2] Alors les Lac�d�moniens avec leurs alli�s se jet�rent dans
l'Attique, ayant � leur t�te leur roi Agis et l'Ath�nien Alcibiade : s'�tant
saisis l� du fort de D�c�lie, qu'ils fortifi�rent encore, ils s'en firent
comme une porte dans le pays ennemi ; et cette guerre m�me prit de l� le nom
de guerre D�celienne. D'autre part les Ath�niens envoy�rent trente vaisseaux
autour du P�loponn�se sous le commandement de Charicl�s et firent partir en
m�me temps pour la Sicile quatre-vingts autres charg�s de cinq mille hommes. [3]
Les Syracusains, qui s'�taient pr�par�s � un combat naval, leur oppos�rent
le m�me nombre de vaisseaux fournis d'un �quipage convenable de soldats.
Soixante vaisseaux de la flotte ath�nienne s'�tant avanc�s, le combat devint
s�rieux : tout ce qu'il y avait d'Ath�niens �tablis ou post�s dans les
environs, s'�taient rendus sur les bords de la mer ; les uns pour voir le
combat et les autres pour recevoir ceux des leurs qui, en cas de mauvais
succ�s, voudraient gagner le rivage. [4] Les g�n�raux syracusains qui
s'aper�urent de ce mouvement, envoy�rent aussit�t des soldats de la ville
dans tous les postes des Ath�niens qui �taient remplis d'argent et de toutes
sortes de provisions, pour une guerre qui devait se faire par terre et par mer.
Les Syracusains qui trouv�rent alors ces postes gard�s par peu de gens, les
enlev�rent sans beaucoup de peine, tu�rent un grand nombre de ceux qui
accouraient du rivage � leur d�fense. [5] Les cris qui s'�lev�rent autour de ces
postes et dans le camp que les Ath�niens avaient aupr�s de la ville, �tant
parvenus jusqu'aux vaisseaux, y jet�rent l'alarme, et ils cherch�rent � se
sauver sous un fort qui leur restait. Les vaisseaux de Syracuse les
poursuivirent sans ordre ; et les Ath�niens repouss�s par terre du pied de
deux postes dont on venait de s'emparer, furent contraints de revenir au combat
naval. [6] Mais profitant aussi de l'�cart o� les vaisseaux syracusains s'�taient
mis un peu auparavant pour les poursuivre, ils les heurt�rent, joints ensemble
comme ils l'�taient, avec tant de vigueur, qu'ils en coul�rent onze � fond
l'un apr�s l'autre et pouss�rent le reste jusqu'au terrain de l��le. Le
combat fini, les uns et les autres dress�rent un troph�e. Les Ath�niens pour
la victoire gagn�e sur mer et les Syracusains pour les avantages remport�s sur
terre.
10
VI.
Apr�s
cet �v�nement les Ath�niens qui apprirent que D�mosth�ne leur amenait une
nouvelle flotte, qui devait arriver en peu de jours, r�solurent de ne rien
entreprendre jusqu'� ce temps-l�. Les Syracusains au contraire, qui
souhaitaient d'en venir � une bataille d�cisive avant l'arriv�e de ce
secours, harcelaient continuellement les vaisseaux ennemis. [2]
Ariston, capitaine
d'un vaisseau de Corinthe, leur conseilla de rendre les proues des leurs plus
�troites et plus basses qu'elles n'�taient. Et cet avis qu'ils mirent en
pratique, leur procura de grands avantages dans les combats, qu'ils eurent �
donner dans la suite : [3] car les vaisseaux Ath�niens, qui avaient des pointes
fort �lev�es et tr�s faibles, ne pouvaient rencontrer dans les vaisseaux
ennemis que des parties �loign�es de l'eau, auxquelles d'ailleurs elles ne
causaient jamais beaucoup de dommage ; au lieu que dans l'abordage les vaisseaux
de Syracuse �taient en �tat de porter des coups violents aux endroits les plus
voisins de l'eau et de faire entre-ouvrir et couler � fond, du premier choc,
les b�timents de leurs adversaires. [4] Dans cette disposition des choses, les
Syracusains insultaient continuellement sur mer et sur terre les retranchements
de leurs ennemis, mais toujours en vain et ils ne pouvaient les tirer de
l'inaction o� les tenait leur attente. Enfin pourtant quelques-uns des
capitaines de vaisseaux ne pouvant plus soutenir les railleries et les injures
de leurs adversaires s'avanc�rent sur eux et engag�rent un combat g�n�ral
dans le grand port. [5] Les Ath�niens, dont les vaisseaux �taient bons voiliers,
qui avaient une grande exp�rience de la mer et dont les officiers �taient
extr�mement habiles, ne purent profiter d'aucun de ces avantages dans un lieu
resserr�. Les Syracusains qui les investirent, ne leur permettaient de reculer
d'aucun c�t�. Ils les accablaient de traits de dessus leurs ponts et les
obligeaient � coups de pierre de descendre des leurs. Accrochant ensuite les
vaisseaux qui s'approchaient d'eux, ils se jetaient dedans et changeaient un
combat naval en un combat d'infanterie. [6] Enfin, les Ath�niens press�s de tous
c�t�s, prirent la fuite. Les Syracusains qui les poursuivirent leur coul�rent
encore � fonds sept vaisseaux et �mirent plusieurs autres hors de service.
11 Les
succ�s que Syracuse avait eus sur mer et sur terre, l'animaient d'une grande
esp�rance, lorsque Eurym�don et D�mosth�ne arriv�rent. Ils �taient partis
d'Ath�nes avec une puissante flotte et ils l'avaient encore fortifi�e, par des
troupes qu'ils avaient prises � Thurium et � Messapie villes d'Italie, qui
leur �taient alli�es. [2] Ils amenaient trois cent dix vaisseaux partant cinq
mille soldats, sans y comprendre l'�quipage de service. Ils �taient suivis de
plusieurs vaisseaux de charge, qui contenaient l'argent, les armes et un grand
nombre de ma chines de guerre propres � un si�ge. � cette vue les Syracusains
retomb�rent dans leur premi�re consternation pensant bien qu'il serait
difficile de r�sister � tant de forces. [3] D�mosth�ne ayant persuad� aux
commandants ses coll�gues de se saisir de l'Epipole, sans laquelle on ne
pouvait faire un mur de circonvallation autour de la ville, se mit � la t�te
de dix mille hommes arm�s de toutes pi�ces et de dix mille autres arm�s � la
l�g�re, avec lesquels il attaqua de nuit les Syracusains. Comme ceux-ci ne
s'attendaient point � cette attaque, les Ath�niens se rendirent ma�tres de
quelques logements, et p�n�trant jusque dans l'Epipole, ils y renvers�rent
une partie du mur qui la d�fendait. [4] Les habitants y coururent aussit�t de tous
c�t�s, et Hermocrate, le premier de leurs trois commandants, ayant men� avec
lui des soldats d'�lite, repoussa les Ath�niens, qui se trouvant au milieu de
la nuit dans un lieu qu'ils ne connaissaient pas, s'enfuyaient les uns d'un
c�t� les autres de l'autre. [5] Les Syracusains soutenus de leurs alli�s les
poursuivirent. Ils tu�rent deux mille cinq cents hommes et en bless�rent
autant, ce qui fit tomber entre leurs mains une grande provision d'armes. [6]
D�s
le lendemain de cet �v�nement ils envoy�rent Sicanus, un autre de leurs
commandants, avec douze vaisseaux pour annoncer cette victoire aux villes
alli�es et les inviter � achever leur d�livrance par de nouveaux secours.
12 Les
Ath�niens dont les affaires allaient mal de tous c�t�s, se trouvaient camp�s
dans un lieu humide et mar�cageux, circonstance qui commen�ait � mettre la
perte parmi leurs soldats et qui leur fit tenir un conseil tr�s grave sur leur
situation. [2] D�mosth�ne opina qu'il fallait s'en retourner incessamment �
Ath�nes et qu'il serait bien plus avantageux d'aller d�fendre leur patrie
attaqu�e par les Spartiates, que de demeurer en Sicile pour n'y rien faire :
Nicias r�pliqua qu'il serait honteux d'abandonner le si�ge qu'ils avaient
entrepris, surtout ayant sur leurs ennemis la sup�riorit� des richesses, des
vaisseaux et des troupes. Il ajouta que si ayant donn� ainsi la paix �
Syracuse sans le consentement du peuple, ils s'en retournaient dans leur pays,
ils s'exposeraient eux-m�mes � un grand p�ril de la part de ceux qui sont
toujours pr�ts � accuser les g�n�raux. [3] Ceux qui assistaient � ce conseil se
partag�rent �galement entre l'avis de D�mosth�ne et celui de Nicias, de
sorte que par cette incertitude on demeura dans l'inaction. [4]
Il arriva cependant
� Syracuse un renfort consid�rable d'alli�s de Sicile, tant de Selinunte que
de Gela, d'Him�re et de Camarine ; ce qui augmenta beaucoup encore la confiance
des assi�g�s et le d�couragement des assi�geants. D'un autre c�t� la
maladie faisait de grands progr�s ; plusieurs en moururent et tous se
repentaient de n'avoir pas repris dans les premiers jours le chemin de leur
patrie. [5] Ainsi, comme le murmure se r�pandait dans les troupes et que le plus
grand nombre m�me se jetait dans les vaisseaux, Nicias se vit oblig�
d'accorder son suffrage pour le retour.
VII. D�s
que l'ordre, en fut annonc� de la part des g�n�raux, tous les soldats firent
leur bagage ; les vaisseaux furent bient�t remplis et tournaient leur proue du
c�t� de la mer. Les g�n�raux firent publier que personne ne demeur�t en
arri�re, parce qu'au dernier signal on laisserait les paresseux sur le rivage.
[6] Il y eut une �clipse de lune pendant la nuit, qui pr�c�da le jour marqu�
pour le d�part. L�-dessus Nicias, superstitieux de son naturel et qui liait ce
ph�nom�ne � la perte qui avait afflig� son arm�e, jugea � propos de
consulter ses devins. Ceux-ci r�pondirent qu'il convenait de suspendre le
d�part pour trois jours. D�mosth�ne fut oblig� de consentir � ce d�lai,
pour ne point blesser la pr�vention publique.
13 Les Syracusains instruits par des
transfuges de ce retardement et de sa cause, remplirent d'hommes arm�s toutes
leurs gal�res, qui �taient au nombre de soixante et quatorze et les faisant
soutenir par d'autres troupes pos�es sur le rivage, ils attaqu�rent les
ennemis par mer et par terre. [2] Les Ath�niens, dont la flotte montait �
quatre-vingt-six voiles, donn�rent l'aile droite � Eurym�don, qui se trouva
oppos� � Agatarchus et l'Ath�nien Euthyd�me, qui commandait l'aile gauche
avait devant lui le Sicilien Sicanus. Le centre �tait occup� du c�t� des
Ath�niens, par M�nandre et du c�t� des Syracusains par Pith�s de Corinthe.
[3] Or, quoique chaque escadre des Ath�niens fut plus �tendue, comme �tant
compos�e d'un plus grand nombre de vaisseaux, cet avantage apparent fut la
cause de leur d�faite. Car Eurym�don ayant entrepris d'envelopper l'aile des
ennemis qui lui �tait oppos�e, les Syracusains qui le virent hors de sa ligne
et s�par� du gros de sa flotte, le pouss�rent dans le d�troit ou port
appel� Dascon, qui �tait gard� par les Syracusains. [4]
L� contraint de heurter
la terre et de sortir de son vaisseau, il re�ut un coup mortel, dont il
p�rit. Sept vaisseaux furent coul�s � fond dans ce port. [5]
Le combat naval se
soutenait encore un peu plus loin. Mais lorsqu'on y apprit que le g�n�ral
ath�nien �tait tu� et qu'on avait perdu sept vaisseaux, la partie de la
flotte ath�nienne la plus proche de ce d�troit et qui apprit la premi�re
cette nouvelle, commen�a � reculer ; et les vaisseaux syracusains encourag�s
par ce succ�s les poursuivant avec vigueur, toute la flore d'Ath�nes prit le
parti de la fuite. [6] Mais comme on la poursuivit le long de ce bassin, dont les
dehors �taient dangereux, plusieurs vaisseaux furent arr�t�s contre les
rochers ou s'enfonc�rent dans la vase. Le g�n�ral Sicanus envoya sur eux un
br�lot plein de sarment, de poix et de m�ches, auxquelles on mit le feu et qui
le communiqu�rent � tous les vaisseaux ennemis, malheureusement tomb�s dans
cet �cueil. [7] Les Ath�niens l'�teignaient avec toute la diligence dont ils
�taient capables et n'avaient point d'autre ressource que de repousser, autant
qu'ils pouvaient, ceux qui cherchaient � entretenir cet incendie. Les troupes
qu'ils avaient laiss�es � terre avant le combat, se rassembl�rent aussi de
leur c�t� sur le rivage, o� quelques vaisseaux br�lants venaient aborder.
Ils t�chaient aussi d'�teindre le feu et donnaient � leurs camarades tous les
secours dont ils pouvaient s'aviser. [8] Les Syracusains qui voulurent les en
emp�cher s'en trouv�rent mal; et ayant � faire � des hommes que le p�ril
m�me encourageait, ils furent battus sur terre, pendant que leur flore
victorieuse rentrait dans son port. Le combat naval co�ta peu de soldats �
Syracuse, au lieu que les Ath�niens y perdirent au moins deux mille hommes et
jusqu'� dix-huit vaisseaux.
14 Les Syracusains jugeant qu'il n'y avait plus rien
� craindre pour la ville et qu'il ne leur manquait que d'envelopper l'arm�e
ennemie et d'y faire autant de prisonniers, qu'elle comptait de soldats,
ferm�rent toute l'enceinte de leur port ou de leur rade, par une cha�ne de
barques. [2] Ils rassembl�rent � ce dessein tout ce qu'ils avaient de gal�res, de
vaisseaux marchands et de vaisseaux de charge et les liant les uns aux autres
par des cha�nes de fer, ils les assujettirent encore par des planches qu'ils
clou�rent sur les bords de l'un � l'autre et qui leur servaient de pont. Ils
eurent achev� tout cet ouvrage en trois jours de temps. [3]
Les Ath�niens voyant
qu'on leur �tait toute ressource de salut, convinrent entre eux de remplir leurs
vaisseaux d'hommes et de repartir dans les uns et dans les autres ce qu'ils
avaient de meilleurs soldats, afin d'�pouvanter les ennemis par le nombre et
surtout par la disposition o� ils verraient une multitude de braves gens
r�duits au d�sespoir. [4] Ils suivirent ce projet et ayant fait monter avec ordre
et avec choix dans les cent quinze vaisseaux qui leur restaient, ce qu'il
fallait de troupe pour les armer et pour les d�fendre, ils post�rent tout le
reste de leurs gens sur le rivage. Les Syracusains de leur c�t�, plac�rent
leur arm�e de terre devant leurs murailles et mirent en armes leurs soixante et
quatorze gal�res. Elles �taient suivies de barques plus petites, o� l'on
avait plac� les jeunes gens de famille libre sortis de l'enfance et qui
devaient combattre sous les yeux de leurs p�res. [5]
Les murs qui environnaient le
port et tous les lieux un peu �lev�s paraissaient garnis de spectateurs. Les
femmes, les jeunes filles, les enfants et tous ceux qui n'�taient pas en �tat
de porter les armes, s'int�ressaient personnellement au succ�s de cette
journ�e et l'agitation de leur esprit �galait le travail des combattants.
15 Alors Nicias qui commandait les troupes de terre, jetant les yeux sur la
flotte, sentit toute l'importance et tout le p�ril d'une semblable conjoncture.
C'est pourquoi quittant son poste et se lan�ant dans la premi�re barque qu'il
rencontra, il se fit conduire autour de tous les vaisseaux. Il appelait chacun
des capitaines par son nom, et lui tendant les bras, il l'invitait � se
signaler par dessus les autres et � ne pas laisser perdre la derni�re
ressource, que la fortune offrait � sa patrie. Il lui repr�sentait que le
salut de ses concitoyens et le sien propre d�pendait du courage qu'il ferait
voir en cette occasion. [2] Il faisait souvenir les p�res, des enfants qu'ils
avaient laiss�s � Ath�nes. Il invitait ceux qui descendaient de parents
illustres � ne pas d�choir de la r�putation de leurs a�eux. Il exhortait
ceux qui avaient re�u des honneurs publics � montrer qu'ils en �taient
dignes. Il les conjurait tous de ne pas livrer � Syracuse la gloire immense que
leurs anc�tres s'�taient acquise � Salamine et de ne pas changer en des fers
honteux tant de troph�es. [3] Apr�s ces discours, Nicias revint � fa fonction sur
le rivage et l'on entendit sur la flotte le chant ou le cri qui servait de
signal. Elle se porta tout d'un coup vers la cha�ne de barques et elle
entreprit de la rompre avant que les ennemis y fussent arriv�s pour la
d�fendre. Mais ceux-ci se mirent bient�t en mouvement et faisant glisser leurs
vaisseaux entre ceux d'Ath�nes, ils les s�par�rent les uns des autres et les
oblig�rent d'abandonner leur ouvrage pour en venir � un combat. [4]
Cependant
comme les vaisseaux ath�niens �taient pouss�s les uns sur le rivage, les
autres vers le milieu du bassin et d'autres contre les murs de la ville, il ne
s'agissait plus de rompre la cha�ne ; et il se donnait dans toute l'�tendue du
port plusieurs petits combats s�par�s. [5] Les deux partis �taient �galement
anim�s et avaient le m�me int�r�t � la victoire. Les Ath�niens comptaient
m�me sur l'avantage du nombre ; et d'ailleurs se voyant arriv�s � la
d�cision finale de leur salut ou de leur perte, le p�ril ne les effrayait pas
et la vie n'�tait rien pour eux. Les Syracusains qui avaient pour t�moins
leurs p�res, leurs femmes et leurs enfants, entraient en �mulation les uns �
l'�gard des autres et chacun d'eux voulait que la victoire lui fut due plus
qu'� tout autre.
16 Dans cette ardeur, plusieurs s'apercevant que leurs vaisseaux
prenait eau par le choc du vaisseau ennemi, sautaient dans celui-ci et
continuaient de combattre comme dans le leur propre. D'autres, avec des crocs,
tiraient � eux le vaisseau oppos� et for�aient ceux qui �taient dessus de
venir se battre corps � corps. [2] D'autres enfin, se jetant plusieurs ensemble
dans le vaisseau attaqu�, y tuaient jusqu'au dernier de ceux qui l'occupaient
et le d�fendaient ensuite comme �tant devenu le leur. On entendait partout un
bruit affreux d'ais qui se heurtaient et qui se brisaient et des cris d'hommes
qui tuaient ou qui �taient tu�s ; [3] mais surtout de ceux qui se trouvant dans un
vaisseau heurt� de plusieurs c�t�s � la fois, p�rissaient tous ensemble par
l'ouverture totale de leur b�timent. On n'�pargnait pas ceux m�mes, qui
apr�s cet accident, se sauvaient � la nage. On leur portait encore des coups
de lance, o� ils servaient de but � des traits qu'on leur tirait. [4]
Les chefs
qui voyaient toutes les lignes rompues et toute leur flotte s�par�e n'avaient
plus d'ordre � donner. Les m�mes signaux ne pouvaient plus suffire � un si
grand nombre de vaisseaux �pars et qui se trouvaient dans des circonstances
toutes diff�rentes les uns des autres ; un seul vaisseau entour� souvent de
plusieurs qui l'attaquaient tous ensemble n'aurait pu m�me apercevoir ces
signaux ; et la seule multitude des traits qui couvraient l'air, les aurait
cach�s � tout le monde. [5] En un mot, le choc des vaisseaux, le seul bruit des
armes et surtout les cris de ceux qui exhortaient leurs camarades de dessus le
rivage, faisaient qu'on ne pouvait plus rien entendre. [6]
En effet, tous les bords
du bassin, qui formait le port, �taient tellement couverts ou d'Ath�niens, en
certains endroits, ou de Syracusains en d'autres, et les vaisseaux c�toyaient
la terre de si pr�s, que les soldats du rivage se trouvaient souvent � port�e
de soutenir ceux des vaisseaux. [7] Pour les spectateurs qui bordaient le haut des
murailles de la ville, ou qui s'�taient plac�s sur des lieux plus �lev�s,
ils ne pouvaient faire autre chose que de chanter des hymnes de r�jouissance,
quand les leurs avaient l'avantage ou de pousser des cris lamentables et
d'implorer l'assistance du ciel, quand ils les voyaient succomber. Car si
quelquefois il arrivait que les vaisseaux de Syracuse heurtassent contre le pied
des murailles, les vieillards, les femmes, les s�urs, avaient sous leurs yeux
leurs fils, leurs maris, leurs fr�res expirants, sans pouvoir les secourir.
17 Apr�s tant d'efforts et tant de pertes, la bataille n'�tait pas encore finie.
Car les vaincus n'osaient plus aborder sur le rivage. Les Ath�niens demandaient
� ceux des leurs qui y cherchaient leur salut, s'ils croyaient aborder au port
d'Ath�nes et les soldats de Syracuse disaient � ceux qui venaient se r�fugier
� terre, que puisqu'ils avaient voulu prendre leur place dans les vaisseaux o�
ils souhaitaient eux-m�mes de monter, c'�tait � ceux qui leur avaient enlev�
cet honneur, � ne pas abandonner le salut de la patrie, dont ils s'�taient
charg�s. Ils ajoutaient ensuite qu'on n'avait pas �t� aux ennemis, par la
cha�ne qu'ils avaient faite, la ressource de la fuite, pour la leur laisser �
eux-m�mes sur leurs propres rivages et que tous les hommes �tant destin�s �
la mort, ils manquaient honteusement, et � la vue de tous leurs concitoyens, la
plus belle qui p�t jamais se pr�senter � eux. [2]
Ces reproches oblig�rent ceux
qui se croyaient sauv�s � remonter dans leurs vaisseaux tous bris�s qu'ils
�taient, et couverts eux-m�mes de blessures. [3] Enfin, les Ath�niens les plus
proches des murailles pli�rent les premiers et leur d�couragement s'�tant
communiqu� de proche en proche, toute leur flotte c�da enfin et revira de
bord. [4] Les Syracusains jetant de grands cris de dessus leurs vaisseaux,
pouss�rent avec violence leurs adversaires contre terre : les soldats
ath�niens, qui n'avaient pas p�ri en mer, s'�lan�aient de leurs vaisseaux
bris�s sur la rive la plus prochaine pour se joindre � leur camp. [5]
Et toute la
surface du bassin du port �tait couverte de planches rompues et de lances ou de
fl�ches qui flottaient sur l'eau. La perte d'Ath�nes monta � soixante
vaisseaux mis en pi�ces ; et Syracuse en eut huit coul�s � fond, et seize
consid�rablement endommag�s. Les Syracusains en amen�rent au bord le plus
qu'il leur fut possible pour les r�parer ; et cependant ils rendirent par un
d�cret public les honneurs fun�bres � ceux des citoyens ou des alli�s qui
�taient morts dans le combat.
18
VIII.
MAIS
ceux des Ath�niens qui purent arriver dans la tente de leurs g�n�raux, les
pri�rent de songer, non � leurs vaisseaux, mais � leurs soldats et �
eux-m�mes. D�mosth�ne r�pondit qu'il fallait donc remonter incessamment sur
les b�timents qui leur restaient et aller rompre la barri�re qui subsistait
toujours. Il ajouta que la chose devenait faisable, en profitant de la
distraction de leurs ennemis, qui dans la situation pr�sente ne s'attendaient
� rien de pareil. [2] Nicias ne fut pas de cet avis et il jugea que renon�ant �
la marine, il fallait se r�fugier par terre dans les Villes de la Sicile qui
leur �taient alli�es. Tout le conseil passa � cette opinion. Ainsi on br�la
le peu de vaisseaux qu'on avait encore et l'on se pr�para au d�part. On se
douta bien � Syracuse que les Ath�niens pendraient le temps de la nuit pour
d�camper. [3] C'est pourquoi le commandant Hermocrate conseilla aux Syracusains de
tenir leurs troupes sur pied d�s la nuit prochaine et de fermer exactement tous
les passages. [4] Mais les autres chefs s'oppos�rent � cette proposition, en
repr�sentant que la plupart de leurs soldats �taient bless�s et qu'ils
�taient tous accabl�s de fatigue, au point de ne pouvoir rien exiger d'eux.
L�-dessus Hermocrate s'avisa d'envoyer quelques cavaliers autour du camp des
Ath�niens, pour leur dire, par-dessus les retranchements, que les Syracusains
s'�taient saisis de tous les postes avantageux qui dominaient sur les chemins
et sur les passages. [5] Les cavaliers qui ex�cut�rent cet ordre en pleine nuit,
donn�rent lieu aux Ath�niens de croire que c'�taient les L�ontins leurs
alli�s qui leur faisaient porter cet avis � bonne intention : de sorte qu'ils
furent �trangement constern�s et suspendirent leur d�part qui n'aurait
trouv� alors aucun obstacle. [6] Mais le lendemain les Syracusains all�rent d�s
la pointe du jour se poster sur ces m�mes routes, dont ils ferm�rent toutes
les issues. Les g�n�raux ath�niens partag�rent leurs troupes en deux files,
au milieu desquelles ils mirent leur bagage et leurs malades : leurs soldats
�taient, les uns � la t�te, et les autres � la queue de cette marche ; les
premiers sous le commandement de D�mosth�ne, et les seconds, sous celui de
Nicias.
Dans cet arrangement, ils prirent le chemin de Catane.
19 De leur c�t�
les Syracusains tir�rent de cinquante de leurs vaisseaux, qu'ils amen�rent au
pied des murs de leur ville, tous les soldats qui les montaient, et les armant
comme les troupes de terre, ils se mirent avec toutes ces forces, � la suite
des Ath�niens. Ils les atteignirent ais�ment et suspendirent bient�t leur
retraite. [2] Ils employ�rent n�anmoins trois jours, non � les poursuivre
seulement, mais � les envelopper de toutes parts : de sorte qu'ils les
d�tourn�rent d'abord du chemin de Catane, qui �tait leur objet et les
obligeant de revenir dans les champs d'Elore, ils les enferm�rent entre eux et
le fleuve Asinare. L� ils leur tu�rent dix-huit mille hommes et en prirent
sept mille vivants, du nombre desquels furent les deux g�n�raux D�mosth�ne
et Nicias. Ils abandonn�rent le reste � la discr�tion de leurs soldats, [3]
auxquels les Ath�niens furent oblig�s de livrer leurs armes et leurs personnes
m�mes pour sauver leur vie. D'abord apr�s cette victoire, les Syracusains
dress�rent sur le lieu m�me deux troph�es, � chacun desquels ils
attach�rent les armes des deux g�n�raux pris vivants et s'en revinrent � la
ville [4] o� ils firent aux dieux un sacrifice au nom de tout le peuple. Le
lendemain on convoqua l'assembl�e g�n�rale pour savoir ce que l'on ferait des
prisonniers de guerre. Diocl�s, le plus accr�dit� de leurs orateurs, proposa
de faire mourir ignominieusement les deux commandants ath�niens et d'envoyer
actuellement aux Carri�res tout ce qui venait de l'Attique m�me en leur
donnant une mesure de bl� par t�te pour leur nourriture : et qu'� l'�gard
des troupes alli�es, on les vendrait � l'encan. [5]
Quand on eut lu cet avis,
Hermocrate s'avan�a dans l'assembl�e et entreprit de lui persuader, qu'un
usage mod�r� de la victoire �tait bien plus glorieux que la victoire m�me. [6]
Le peuple fit un grand murmure � cette proposition et la rejetait au loin
lorsqu'un particulier, nomm� Nicolaus, qui avait perdu deux fils dans cette
guerre monta sur la tribune, soutenu par deux domestiques, � cause de son grand
�ge. Le peuple se tut d�s qu'il le vit et se flattant qu'il allait parler
contre les captifs, il lui pr�ta un grand silence. Le vieillard commen�a ainsi
son discours.
20
IX.
CITOYENS
de Syracuse : Je suis moi-m�me un des plus grands exemples des calamit�s de la
guerre. J'�tais p�re de deux fils, que j'ai expos�s tous deux aux plus grands
p�rils pour le salut de la patrie et j'ai bient�t re�u la nouvelle qu'ils ont
tous deux �t� tu�s. [2] N'ayant plus de soci�t� dans la vie et ne cherchant
plus que la mort, je les f�licite l'un et l'autre, et je ne trouve � plaindre
que moi. [3] Ils ont immol� � leur devoir une vie qu'ils auraient perdue t�t du
tard et leur gloire devient immortelle ; mais pour moi qui demeure priv� des
soutiens de ma vieillesse, je souffre la double privation, et de leur compagnie,
et de leur secours : [4] la vertu m�me, dont ils ont donn� une preuve si
�vidente, me rend leur perte plus sensible. J'ai sans doute une grand sujet de
ha�r les Ath�niens qui m'ont r�duit � �tre soutenu par des serviteurs, au
lieu de l'�tre par mes enfants : [5] si donc, il ne s'agissait aujourd'hui que de
ce qui concerne cette nation t�m�raire, les maux de ma patrie et les miens
propres, dont elle est la cause, m'aigriraient vivement contre elle. Mais comme
l'affaire pr�sente nous offre la question plus g�n�rale de la compassion due
aux malheureux, et l'objet plus �tendu de la r�putation de Syracuse dans le
monde entier, je dirai librement ce que je pense au sujet de vos captifs.
21 Le
peuple d'Ath�nes vient de recevoir, et de la part des dieux, et par nos mains
m�mes, le ch�timent exemplaire de la guerre insens�e qu'il est venu nous
apporter. [2] Il est avantageux pour l'instruction du genre humain, que ceux qui se
laissent conduire par l'injustice, soient conduits par l'injustice �
l'infortune. [3] Qui aurait jamais pu croire que les Ath�niens, qui avaient tir�
du tr�sor de D�los dix mille talents, �quip� une flotte de deux cents voiles
et lev� une arm�e de plus de quarante mille hommes, fussent arriv�s par de si
grands pr�paratifs � une d�route telle que n'ayant plus ni vaisseaux, ni
soldats, il ne leur reste pas m�me un courrier, par lequel ils puissent faire
porter � leurs compatriotes la nouvelle de leur ruine. [4]
Vous donc, �
Syracusains, qui voyez les orgueilleux ha�s des dieux et des hommes, respectez
la fortune et la providence qui la gouverne et n'oubliez en aucune de vos
actions que vous n'�tes que des hommes. Quel honneur retirerez vous de tuer des
ennemis �tendus par terre et quelle gloire peut accompagner la pure vengeance ?
Celui dont la cruaut� demeure implacable � l'aspect du dernier malheur de son
adversaire, insulte � l'�tat de faiblesse o� tous les hommes peuvent tomber.
[5] Car enfin, il n'est aucune prudence humaine qui puisse parer tous les coups de
la fortune, qui semble quelquefois se plaire � changer tout d'un coup les
d�lices de la prosp�rit� en la mis�re la plus accablante. Quelqu'un dira
peut-�tre : ils ont � notre �gard un tort visible et nous avons droit de les
en punir. [6] Mais n'avez vous pas d�j� ch�ti� la nation enti�re ; et ces
captifs m�mes ne vous ont-ils pas fait satisfaction en livrant leurs personnes
avec leurs armes, et n'ayant recours qu'� votre mis�ricorde. Ne leur donnez
pas un d�menti sur la bonne opinion qu'ils ont eue de vous. [7]
Ceux qui ont
pouss� jusqu'au bout leur attaque injuste sont morts dans le combat; mais ces
derniers, de vos ennemi qu'ils �taient, sont devenus vos suppliants. Quiconque
rend les armes � son vainqueur, ne le fait que dans l'esp�rance de sauver sa
vie. Si donc il y trouve sa perte, il est malheureux; mais celui qui la lui fait
trouver est un barbare. [8] Or, Messieurs, ceux qui aspirent � gouverner d'autres
hommes, ne doivent pas tant se livrer � l'esprit de la guerre, qu'ils ne
songent encore davantage � se donner des principes d'�quit� et d'humanit� 22
car leurs sujets m�mes qui leur ob�issent par crainte, prennent quelquefois le
moment favorable pour se venger de leurs emportements et de leurs violences. Au
lieu que les souverains qui se font aimer affermissent et �tendent de plus en
plus leur domination. [2] Qu'est-ce qui a fait tomber l'empire des M�des ? C'est
la cruaut� des rois envers leurs sujets : la d�fection des Perses entra�na
m�me celle de bien d'autres peuples. Comment est-ce que Cyrus, de particulier
qu'il �tait, devint ma�tre de toute l'Asie ? C'est par la douceur dont il
usait envers tous ceux qu'il avait soumis. Non seulement il ne maltraita point
Cr�sus, roi de Lydie, mais il l'accabla de bienfaits. Il en usa de m�me �
l'�gard de tous les rois et de toutes les nations dont il s'�tait rendu le
ma�tre. [3] Aussi la r�putation de sa cl�mence s'�tant r�pandue par toute la
terre, les peuples de l'Asie se pr�venaient les uns les autres pour entrer dans
son alliance. [4] Mais pourquoi vais-je chercher des exemples dans des temps et dans
des lieux �loign�s de nous. Dans notre ville m�me G�lon, de simple citoyen
qu'il �tait, devint le chef et le commandant de toute la Sicile, par le
concours de tous les peuples, qui vinrent se soumettre volontairement � sa
conduite. Sa bont� qui s'exer�ait particuli�rement � l'�gard des
malheureux, semblait appeler tous les hommes aupr�s de lui. [5]
Ainsi, nous qui
avons succ�d� � son autorit� dans cette �le, ne d�g�n�rons pas de la
vertu qu'on a lou�e dans nos anc�tres. Ne nous montrons pas farouches et
implacables � l'�gard de ceux que le fort de la guerre a fait tomber entre nos
mains et ne donnons pas lieu � l'envie de publier que nous sommes indignes des
faveurs de la fortune. Heureux ceux qui se conduisent de telle sorte, qu'on se
r�jouisse de leurs succ�s et qu'on s'attriste de leurs peines. [6]
Les avantages
de la guerre ne sont dus ordinairement qu'au hasard des circonstances. Mais la
mod�ration dans la victoire est un indice non �quivoque du m�rite personnel
des vainqueurs. N'enviez donc point � votre nation la gloire de faire dire �
toute la terre qu'elle s'est rendue sup�rieure aux Ath�niens, non seulement
par la valeur, mais encore par la cl�mence. [7] On verra que ceux qui se vantaient
de surpasser tous les autres hommes en humanit� auront �prouv� de notre part
les effets de cette vertu dans leur propre besoin. Et ce peuple qui se
glorifiait d'avoir dress� le premier un autel � la mis�ricorde dans sa ville,
se souviendra d'avoir trouv� lui-m�me un pareil asile dans la n�tre. [8]
L'injustice de leur attaque devenant par l� plus odieuse, on applaudira encore
davantage � notre victoire. Les Ath�niens, dira-t'on, qui sont venus faire la
guerre � des hommes pr�ts � pardonner � leurs ennemis, n'avaient-ils pas
bien m�rit� leur propre d�faite ? Ils porteront en secret le m�me jugement
contre eux-m�mes et souscrivant au fond de leur �me � leur propre
condamnation, ils sentiront toute l'�quit� de leur ch�timent.
23 Il est beau,
Messieurs, de donner les premiers l'exemple de la compassion et de terminer la
guerre en faisant du bien aux vaincus. Car enfin, la bienveillance envers les
amis doit �tre immortelle ; mais la discorde entre les nations ne doit pas
toujours durer. Par cette maxime vous augmenterez le nombre de vos alli�s et
vous diminuerez celui de vos ennemis. [2] Il n'est ni raisonnable ni avantageux de
faire passer les inimiti�s d'�ge en �ge. Il arrive souvent que ceux qui
�taient les plus forts au commencement, deviennent ensuite les plus faibles. [3]
Et
la guerre pr�sente sans aller plus loin, en est une preuve. Ces m�mes hommes
qui avaient fait autour de votre ville une enceinte formidable, attendent
actuellement leur arr�t dans vos fers. Il est donc important de nous assurer la
compassion des autres hommes, pour le cas o� nous �prouverions nous-m�mes
quelque disgr�ce de la fortune. La vie pr�sente fournit assez d'�v�nements
qu'on n'aurait jamais pr�vus ; des s�ditions populaires, des courses de
pirates, des guerres enfin, que toute la prudence humaine ne saurait parer. [4]
En
un mot, si nous manquons cette occasion d'exercer la cl�mence envers les
vaincus, nous allons �tablir pour toujours une loi cruelle contre nous-m�mes.
Il ne faut pas esp�rer de la part des autres des �gards auxquels on aura
manqu� soi-m�me. L'inhumanit� ne doit pas s'attendre � la mis�ricorde. Nous
implorerons en vain dans les infortunes o� nous pourrons nous trouver, les lois
et les m�urs de la Gr�ce si dans la circonstance pr�sente nous immolons nous
m�mes un si grand nombre de Grecs. [5] Ils n'ont point �t� jusqu'� pr�sent
inexorables pour ceux qui leur ont rendu les armes et qui leur ont livr� leur
vie. Ils ont tous pr�f�r� la mis�ricorde � l'inhumanit� et l'accueil
favorable � l'arrogance : 24 c'est par la m�me noblesse de sentiments qu'ils
r�sistent � ceux qui les attaquent et qu'ils c�dent � ceux qui les
implorent, qu'ils s'animent contre l'orgueil des uns et qu'ils se laissent
toucher par l'humiliation des autres. C'est un �trange changement que celui
d'un homme, qui de notre agresseur devient notre suppliant et qui nous soumet sa
destin�e ; [2] et je ne m'�tonne pas que des hommes qui ont quelque id�e de la
condition humaine se laissent vaincre par la piti�. Dans la guerre du
P�loponn�se, encore r�cente, les Ath�niens ont bien voulu recevoir la
ran�on des Spartiates qu'ils avaient pris et qu'ils tenaient enfermes dans
l'�le de Sphacterie ; [3] et les Spartiates � leur tour en ont agi de m�me �
l'�gard des Ath�niens et de leurs alli�s, lorsqu'ils les d�tenaient dans
leurs cha�nes. Les uns et les autres ont suivi en ce point la loi naturelle qui
veut que l'inimiti� ne subsiste que jusqu'� la victoire et que le ch�timent
se borne � r�duire les vaincus sous son pouvoir. [4]
Celui qui le porte plus loin
et qui immole le captif qui a recours � la cl�mence, ne punit pas son ennemi,
mais il insulte la nature humaine. [5] Quiconque aura quelque connaissance des
maximes des sages, lui dira : � homme ne pr�sumez pas de vous-m�me et
connaissez votre condition : sachez que le sort dispose de tout. Pourquoi les
premiers Grecs nos anc�tres ont ils voulu qu'on ne dress�t point les troph�es
en pierre et qu'on n'employ�t � cet usage que les premiers arbres qu'on
rencontrerait. [6] C'est afin que ces troph�es ne pouvant subsister que peu de
jours, le temps abolit bient�t ces monuments d'une haine r�ciproque. Et si
vous avez dessein de la rendre durable, vous comptez trop sur l'avenir. Un
revers qui vous attend abaissera bient�t votre orgueil ;
25 au lieu qu'en
terminant vous-m�mes la guerre et traitant favorablement les vaincus, vous
acquerrez l'amiti� d'un peuple dont vous pourrez avoir besoin. Car enfin, ne
pensez pas que la puissance d'Ath�nes soit d�truite par le mauvais succ�s de
son entreprise sur la Sicile. Leur R�publique est encore ma�tresse de toutes
les �les de la Gr�ce et elle est toujours � la t�te de tous les Grecs
�tablis sur les c�tes de l'Europe et de l'Asie. [2]
Il n'y a pas bien des ann�es
qu'ayant perdu en �gypte trois cens vaisseaux, avec tous les hommes qui les
montaient, elle contraignit le roi de Perse, qui semblait avoir pris le dessus
en ce pays l�, � un trait� peu honorable pour lui. Et si nous remontons �
Xerx�s, qui avait d�j� fait raser les murailles et toutes les maisons
d'Ath�nes, nous nous souviendrons que les Ath�niens le vainquirent bient�t
apr�s. Et que c'est m�me par cette victoire qu'ils acquirent la sup�riorit�
qu'ils ont aujourd'hui sur toute la Gr�ce. [3] Il semble en effet que cette ville
prenne de nouveaux accroissements par ses d�faites. La raison en est que dans
les situations les plus malheureuses, elle ne suit jamais de l�ches conseils.
Il est donc important pour nous de nous assurer leur alliance pour l'avenir, en
�pargnant ceux des leurs qui sont tomb�s entre nos mains ; [4]
au lieu de nous
faire de cette r�publique, une ennemie irr�conciliable, pour donner � notre
col�re pr�sente une satisfaction passag�re, honteuse et sans aucun fruit.
Notre g�n�rosit� nous attirera la reconnaissance des captifs et l'estime de
tous les hommes. 26 Quelques-uns des Grecs, me dira-t'on, ont bien fait mourir
leurs prisonniers de guerre. Si par l� ils se sont attir� l'approbation
publique je consens que vous les imitiez : mais si nous avons �t� nous-m�mes
les premiers � les condamner, est-ce l� l'exemple que vous voulez suivre ? [2]
Jusqu'� ce que nous ayons tromp� la confiance de ceux qui se sont livr�s
entre nos mains, tout le monde donnera le tort aux Ath�niens dans cette guerre
; au lieu que si l'on apprend que nous ayons exerc� contre les vaincus quelque
rigueur contraire au droit des gens, c'est sur nous, au contraire, que tombera
la condamnation publique. S'il y a quelque ville du monde dont il faille
respecter le nom, c'est sans contredit la ville d'Ath�nes ; et elle m�rite de
la reconnaissance pour les biens qu'elle a communiqu�s aux autres nations. [3]
Ce
sont les Ath�niens qui ont fait passer dans toute la Gr�ce les lois et les m�urs
civiles qu'ils avaient re�ues imm�diatement des dieux. C'est leur
exemple qui a tir� les hommes de la vie sauvage et f�roce qu'ils menaient
auparavant et qui a introduit parmi eux l'humanit� et la justice. Ils sont les
premiers qui ont donn� asile ceux qui fuyaient l'�p�e de leurs ennemis : et
il serait contre l'�quit� naturelle de les priver eux-m�mes du droit des
suppliants, dont on leur doit l'institution dans les villes grecques. Ces
obligations nous regardent tous : Quelques-uns d'entre vous, Messieurs, leur en
ont de particuli�res : ce sont ceux qui ont acquis � Ath�nes de l'�loquence
et des connaissances.
27 Quels �gards ne doivent-ils point � une ville qui s'est
rendue l'�cole publique de tous les peuples. Les initi�s qui m'entendent
�gorgeront-ils ceux dont-ils ont re�u l'initiation. Rendez-leur gr�ce dans
cette occasion, des avantages que vous avez trouvez parmi eux et ne vous en
interdisez pas l'esp�rance pour l'avenir. [2] Quel lieu serait favorable �
l'instruction des �trangers, si Ath�nes ne subsistait plus. Ils ont rachet�
d'avance par un grand nombre de bienfaits, la faute grave, mais unique qu'ils
viennent de commettre contre nous. Mais ce n'est pas seulement en g�n�ral, que
nos captifs me paraissent dignes de pardon ; nous trouverons encore des motifs
de mis�ricorde en les consid�rant en particulier. Les alli�s, par exemple,
que nous voyons parmi eux ont �t� forc�s par une autorit� sup�rieure, �
prendre les armes. [3] C'est pourquoi il faudrait d'abord distinguer dans la
vengeance que nous voulons tirer, ceux qui nous ont offens�s volontairement de
ceux qui ne l'ont fait que par contrainte. Que dirai-je de Nicias, qui ayant
d�fendu d�s les commencements nos int�r�ts s'est toujours oppos� seul �
l'entreprise d'Ath�nes contre Syracuse et qui ayant toujours accueilli
favorablement nos citoyens, s'est d�clar� jusqu'au bout notre ami et notre
h�te ? [4] Qu'avons nous � punir dans Nicias qui a toujours parl� en notre faveur
dans Ath�nes et qui n'a enfin servi contre nous, que par soumission aux ordres
formels de sa R�publique. Alcibiade lui-m�me, auteur de la guerre, et qui a
conduit ici l'arm�e ath�nienne, Alcibiade qui fuit �galement la col�re des
Ath�niens et la n�tre ; cet homme que la voix publique nommait le plus galant
homme de la Gr�ce, devrait trouver ici son salut avec tous les autres. [5]
J'avoue
que je ne puis contempler sa situation pr�sente sans �tre �mu de compassion.
Cet homme le plus c�l�bre de son si�cle, par la douceur et l'�l�gance de
ses m�urs, re�u partout avec autant de consid�ration que de joie, [6]
souffre
aujourd'hui dans l'abaissement et dans l'indigence une esp�ce de captivit� ;
de sorte qu'il semble que la fortune ait voulu donner en sa personne un exemple
de ses plus grands revers. C'est donc � nous � recevoir ses faveurs avec une
mod�ration convenable et � ne point agir comme des Barbares avec des hommes de
la m�me nation que nous. Nicolaus termina ici son discours et laissa tous ses
auditeurs dans une disposition favorable � leurs prisonniers.
28
Nicolaus termina ici son discours et laissa tous ses auditeurs dans une
disposition favorable � leurs prisonniers.
X MAIS Gylippe de
Lac�d�mone, qui conservait une haine implacable contre les Ath�niens,
monta dans la tribune et commen�a ainsi sa harangue. [2]
Je m'�tonne beaucoup, citoyens de Syracuse, que des paroles vous
fassent oublier en un moment les maux terribles dont vous sortez. Et au
fond si le sort de votre ville, � peine �chapp�e � sa destruction
totale, vous laisse tranquilles, un Spartiate, dont la patrie n'avait
point d'int�r�t � ce danger, a tort de s'en �mouvoir. [3]
Ainsi, Messieurs, je devrais pr�parer, par des excuses, la libert� que
je vais prendre de vous d�clarer ma pens�e ; mais Lac�d�monien que
je suis, je pr�tends conserver le caract�re de ma nation. Je m'�tonne
d'abord que Nicolaus parle en faveur des Ath�niens, qui ont rendu sa
vieillesse malheureuse. Il se pr�sente dans l'assembl�e en habit de
deuil et en larmes, et il implore votre compassion pour les meurtriers
de ses enfants. [4] Il est sans doute
extraordinaire de voir un homme, qui se mettant au dessus de la mort de
ses proches, vient demander la vie pour ceux qui la leur ont �t�e.
Combien d'entre vous, continua l'orateur, ont aussi perdu leurs enfants
dans cette guerre. Cette interrogation excita bien des g�missements
dans l'assembl�e. [5] J'en vois plusieurs,
dit Gylippe, qui d�clarent leur infortune. Combien d'autres,
poursuivit-il, ont perdu leurs fr�res, leurs parents, leurs amis ? Le
murmure fut encore plus �tendu. [6] Vous
voyez, continua-t-il, en combien de vos familles les Ath�niens ont jet�
la d�solation, sans avoir � se plaindre d'aucun tort de votre part.
Peut-on vous emp�cher de les ha�r, autant que vous aimiez vos proches?
29 Est-il juste, Syracusains,
d'exiger de vous qu'acceptant de bonne gr�ce des pertes si sensibles,
vous ne tiriez aucune satisfaction de ceux qui en sont les auteurs et
que vous bornant � louer ceux qui se sont immol�s au salut de la
patrie, vous ayez moins de z�le pour leur vengeance, que pour le salut
de leurs ennemis ? [2] Vous avez ordonn�
qu'on leur fit des fun�railles publiques : en est-il de plus
convenables que d'immoler ceux qui leur ont �t� la vie ? Faites mieux
: recevez-les au nombre de vos citoyens et qu'ils soient eux-m�mes des
troph�es vivants � la gloire de ceux qu'ils ont tu�s. [3]
Direz-vous qu'ils ont renonc� au nom d'ennemis et se sont rendus
suppliants : mais par o� ce titre peut-il les favoriser ? ceux qui en
ont institu� le privil�ge en faveur des infortun�s, sont les m�mes
qui ont ordonn� la punition des criminels. [4]
Dans lequel des deux cas mettrons-nous les Ath�niens en cette occasion
? Quelle infortune les a forc�s � venir attaquer les Syracusains, qui
ne leur avaient fait aucun mal? Pourquoi violant une paix, dont tout le
monde �tait content, ont-ils tent� de renverser votre ville de fond en
comble ? [5] Puisqu'ils ont commenc� la
guerre sans aucune raison, c'�tait � eux � prendre leurs mesures pour
la bien conduire et c'est � eux � en subir l'�v�nement. Ils auraient
�t� les ma�tres d'exercer sur vous leur cruaut�, s'ils avaient �t�
vainqueurs ; il ne leur convient pas d'attester les privil�ges des
suppliants, puisqu'ils font vaincus. [6]
S'ils sont tomb�s dans le malheur, qu'ils s'en prennent � leur m�chancet�
et � leur avarice et non � la fortune. Ce n'est point l�, encore une
fois, le cas des suppliants, qui ne comprend que ceux qui sont tomb�s
dans le malheur par le sort et non par le crime. [7]
Or quel reproche n'a-t-on pas � faire ici aux Ath�niens et quelle
ressource de mis�ricorde se sont-ils laiss�e ?
30 Quelle injustice dans le projet, quelle
m�chancet� dans l'entreprise ! Il n'appartient qu'� la cupidit� la
plus outr�e de n'�tre pas contents des richesses consid�rables dont
elle jouit et d'aller chercher au loin des possessions, qui m�me ne lui
conviennent pas. En effet, quel trait de folie a port� les Ath�niens,
les plus riches et les plus heureux de tous les Grecs, � venir comme
des hommes las de leur propre f�licit�, � travers un si grand espace
de mers, dans la Sicile, pour en partager les terres entre eux, et en
rendre les habitants esclaves ? [2] Il est
contre le droit des gens de faire la guerre � un peuple dont on n'a re�u
aucune offense ; et les Ath�niens, vos amis de tous les temps, se sont
pr�sent�s tout d'un coup, et contre toute attente, devant Syracuse
pour en former le si�ge. [3] C'est la
marque d'un orgueil insens� de disposer de la fortune d'un peuple qu'on
n'a pas vaincu encore, et de r�gler d'avance le ch�timent d'une d�fense
trop opini�tre. Les Ath�niens n'ont pas manqu� ce trait de folie.
Avant que de partir, ils ont form� le d�cret public de r�duire �
l'esclavage les citoyens de Syracuse et de S�linonte, en se contentant
d'imposer un tribut sur tout le telle de la Sicile. Qui voudra donc
avoir piti� de ces hommes, dans lesquels on ne voit que cupidit�, que
perfidie et que pr�somption ? Et ce n'est pas ici la premi�re preuve
de m�chancet� qu'ils aient donn�e. [4]
Comment ont-ils trait� ceux de Mitylene, ce peuple qui n'avait form�
aucune entreprise injuste et qui ne cherchait qu'a maintenir sa libert�
? Ils ordonn�rent par d�lib�ration publique, de le faire �gorger
tout entier : [5] exemple affreux de cruaut�
et de barbarie contre des Grecs et des alli�s, qui leurs avaient rendu
service plus d'une fois. Qu'ils ne se plaignent donc pas, s'ils �prouvent
aujourd'hui le sort qu'ils ont fait subir � d'autres. Tout homme doit
se soumettre au traitement dont sa propre conduite en de pareilles
circonstances a fait une loi contre lui. [6]
Mais que dis-je ; quand ils subjugu�rent l'�le de M�los, ils �gorg�rent
non seulement toute la jeunesse de cette �le, mais encore toute celle
des Scioniens alli�s de ces insulaires de sorte que la fureur ath�nienne
fit p�rir deux peuples entiers si universellement, qu'il n'y resta
personne pour ensevelir les morts. [7] Ce
ne sont pas des Scythes qui nous ont fourni ces traits affreux
d'inhumanit�. C'est ce peuple qu'on nous donne pour le plus parfait mod�le
de la politesse des m�urs, qui apr�s une d�lib�ration tranquille a
prononc� un pareil arr�t. Juges maintenant de ce qu'ils auraient fait
s'ils avaient emport� Syracuse : des hommes si cruels � l'�gard de
leurs voisins et de leurs alli�s auraient-ils trait�s plus
favorablement une nation qui a eu peu de liaison avec eux.
31 Ce n'est point ici le cas de la piti� ;
ils s'en sont rendus indignes par leurs propres exemples. Il ne leur
sied point de recourir ni aux dieux dont ils auraient aboli l'ancien
culte, ni aux hommes dont ils voulaient faire des esclaves. Des initi�s
partis pour d�truire l��le sacr�e de la Sicile, osent-ils seulement
prononcer les noms de C�r�s, de Proserpine et des myst�res de l'une
et de l'autre d�esse ? [2] Mais, dira-t-on, le projet de cette guerre ne vient point du peuple d'Ath�nes,
et Alcibiade en est seul auteur. Eh, Messieurs, ne savons nous pas que
les orateurs accommodent le plus souvent leurs discours aux intentions
de la multitude. Ceux qui doivent donner leurs suffrages les font parler
selon leurs vues. Ce n'est point l'orateur qui dirige une r�publique.
Ce sont au contraire les citoyens �clair�s qui mettent l'orateur sur
la voie des propositions les plus convenables � leurs vues. [3]
Mais en g�n�ral, si l'on recevait l'excuse de tous ceux qui all�gueraient
pour leur d�fense les mauvais conseils qu'on leur a donn�s, on ne
trouverait plus de malfaiteurs � punir. Enfin, la chose du monde la
plus injuste, est de rapporter toute sa reconnaissance pour un bienfait
qu'on a re�u d'un peuple, � ce peuple m�me et non � ses orateurs et
de n'accuser au contraire que les orateurs et non le peuple m�me, des
maux qu'il nous a faits, ou qu'il a voulu nous faire. [4]
Quelques-uns, cependant, ont assez mal raisonn�, pour dire qu'il
fallait punir Alcibiade qui n'est point entre nos mains et rel�cher vos
captifs actuellement livr�s � leur punition ; comme s'il s'agissait de
prouver que le peuple de Syracuse n'a pas pour le crime la haine qu'il
devrait avoir. [5] Quand m�me il serait
vrai que les orateurs d'Ath�nes fussent la cause de cette guerre, c'est
aux Ath�niens � tirer vengeance de ceux qui les ont tromp�s et �
vous � faire justice de ceux qui vous ont offens�s. S'ils ont eu une
pleine connaissance de leur tort dans cette entreprise, ils en font
d'autant plus dignes de ch�timent ; et s'il y est entr� plus
d'imprudence que de m�chancet�, il faut les ch�tier encore, afin de
leur apprendre � ne pas porter t�m�rairement le fl�au de la guerre
dans un pays qui ne leur appartient pas. Est-il juste que Syracuse ait
�t� � la veille de sa destruction, parce qu'Ath�nes �tait mal
conseill�e et devons nous excuser des ennemis qui venaient nous plonger
dans des malheurs irr�m�diables.
32 Nicias, a-t-on ajout�, avait parl�
dans Ath�nes en faveur de Syracuse ; et lui seul avait opin� contre
cette guerre. Je veux bien qu'on �coute ce qu'il avait dit l�, pourvu
qu'ensuite on examine ce qu'il a fait ici. [2]
Cet homme si oppos� � l'entreprise de Syracuse, s'est trouv� ici �
la t�te de l'arm�e Ath�nienne et a fait environner notre ville d'une
muraille. Cet ami de la soci�t� humaine et le n�tre en particulier,
s'est oppos� seul � l'avis de tous les autres chefs qui voulaient
abandonner le si�ge et il l'a fait continuer. Je demande donc que ses
paroles n'aient pas plus de poids que ses actions, son avis que les
efforts, ce que nous savons peu, que ce que nous avons vus. [3]
Enfin a-t-on conclu, la haine ne doit point �tre �ternelle. Non, apr�s
la punition des coupables. Je consens que toute inimiti� cesse entre
vous et les Ath�niens, avec le ch�timent qui leur est d�. Il n'est
pas juste que les vaincus obtiennent l'affranchissement de toutes
peines, de la part de ces m�mes vainqueurs qui �taient s�rs d'�tre
mis aux fers, si le sort des armes leur avait �t� contraire. S'ils ne
sont pas punis des maux qu'ils nous pr�paraient, il leur co�tera peu,
sans doute, de se dire nos amis, quand ce titre conviendra � leurs int�r�ts
ou � leurs pr�tentions. [4] Il y a plus,
en accordant cette r�mission aux Ath�niens, vous manquez � la
satisfaction que vous devez � vos alli�s, et surtout aux Lac�d�moniens
qui ont envoy� jusqu'ici leurs troupes. Il ne tenait qu'� eux de
demeurer en paix avec Ath�nes et d'abandonner la Sicile � sa fortune.
[5] Si donc en rel�chant vos captifs vous
rentrez par cette gr�ce en soci�t� avec les Ath�niens, c'est une
trahison que vous faites � vos alli�s et vous laissez volontairement
des forces � vos ennemis communs qu'il ne tenait qu'� vous
d'affaiblir. Je ne me persuaderai point que les Ath�niens, qui ont fait
�clater de si terribles desseins contre vous, gardent longtemps la
reconnaissance qu'ils devront � votre mollesse ; et s'ils en font
quelque semblant jusqu'� ce qu'ils aient revu leurs troupes, ils
reprendront leur premier dessein d�s que vous leur aurez rendu les
forces n�cessaires pour l'ex�cuter. [6]
Je vous prends � t�moins, � Jupiter et tous les dieux, que j'avertis
ceux qui m'�coutent, de ne point sauver des ennemis, de ne point
abandonner des alli�s, de ne point exposer leur patrie au p�ril dont
elle sort. Et vous, peuple de Syracuse, souvenez-vous bien que s'il vous
arrive quelque malheur pour avoir rel�ch� vos captifs, vous ne pourrez
en accuser que vous-m�mes.
33 Le Spartiate ayant ainsi parl� toute l'assembl�e revint de la
compassion dont elle avait d'abord �t� touch�e et passa � l'avis de
Diocl�s. Les deux g�n�raux et tous les soldats alli�s furent �gorg�s.
Les Ath�niens furent envoy�s aux Carri�res, d'o� quelques-uns n�anmoins,
qui avaient plus d'�ducation et plus de lettres que les autres, furent
tir�s par la faveur des jeunes gens de la ville. Mais tout le reste mal
entretenu et maltrait� dans les fers et dans les travaux, y p�rit mis�rablement.
[2]
Apr�s la fin de la guerre Diocl�s �crivit des lois pour les
Syracusains. Il fut l'objet de l'admiration
de ses concitoyens pendant sa vie qu'il termina par une mort encore plus
extraordinaire. Il avait prescrit une rigueur inflexible � l'�gard des
pr�varicateurs et les peines qu'il imposait �taient graves. [3]
Une de ses
lois, par exemple, portait qu'il fallait punir de mort celui qui
viendrait dans l'assembl�e publique avec une �p�e, ou une autre arme,
quand m�me il all�guerait l'ignorance de la loi ou quelque autre pr�texte
que ce put �tre. [3] Or, un jour il s'�leva un bruit que les ennemis
paraissaient aupr�s de la ville : il sortit aussit�t de sa maison avec
son �p�e. Mais le m�me bruit ayant excit� du tumulte dans la grande
place ; il y entra en passant et sans songer � son �p�e. Un
particulier qui s'en aper�ut lui dit qu'il d�truisait sa propre loi.
Au contraire, r�pondit-il, je pr�tend l'affermir davantage. Et aussit�t,
il se plongea lui-m�me son �p�e dans le c�ur. Ce sont l� les �v�nements de cette ann�e.
XI. Olympiade 92,
an 1. 412 avant l��re chr�tienne.
34 CALLIAS �tant
archonte d'Ath�nes, les Romains, au lieu de consuls, cr��rent quatre
tribuns militaires, P. Cornelius, C. Valerius Potitus, Quintius
Cincinnatus et Fabius Vibulanus. L'�lide c�l�brait alors l'Olympiade
92 dans laquelle Exaenete d�Agrigente, fut vainqueur � la course. Apr�s
la d�route des Ath�niens, en Sicile, leur R�publique commen�a �
tomber dans le m�pris. [2] Les insulaires de Chio et de Samos, les
habitants de Byzance et plusieurs autres de leurs alli�s, cherch�rent
� s'attacher � Lac�d�mone. Le peuple m�me d�courag� renon�a �
la d�mocratie et confia l'autorit� publique � quatre cents hommes
choisis. Ce gouvernement oligarchique fit construire plusieurs gal�res
et �quipa une flotte de quarante vaisseaux, � laquelle on donna des
commandants, qui ne s'accordaient pas beaucoup entre eux. [3]
La flotte
arriva cependant au port d'Orope o� les vaisseaux lac�d�moniens �taient
� l'ancre. Il se donna l� un combat o� ces derniers furent vainqueurs
et prirent vingt-deux b�timents d'Ath�nes. [4]
Outre cela, les Syracusains
ayant mis fin � la guerre que les Ath�niens leur avaient port�e,
marqu�rent leur reconnaissance pour le secours qu'ils avaient re�u des
Lac�d�moniens, sous la conduite de Gylippe, en leur envoyant leur part
des d�pouilles qu'ils avaient faites sur les ennemis. Ils les firent m�me
accompagner d'une flotte de trente-cinq vaisseaux, en t�moignage de
l'alliance qu'ils contractaient ou qu'ils confirmaient avec eux contre
les Ath�niens. Cette flotte �tait command�e par H�rmocrate, l'homme
le plus consid�rable de leur ville. [5] Ramassant ensuite tout le butin qui
leur restait, ils orn�rent leurs temples d'armes et d'autres dons faits
aux dieux et distribu�rent bien des richesses � ceux des leurs qui s'�taient
distingu�s dans cette guerre. [6] Ce fut alors que Diocl�s, le plus accr�dit�
de leurs citoyens, leur conseilla de tirer au sort les noms de ceux
qu'ils devaient avoir pour magistrats ; et outre cela, de choisir des
gens capables de former des lois judicieuses, qu'ils composeraient
chacun en leur particulier.
35 Sur cet avis, ils nomm�rent ceux d'entre
eux qui passaient pour les plus sages et les charg�rent de cette
fonction. Diocl�s se distingua bient�t entre tous les autres par sa
capacit� en cette mati�re : de telle sorte que le corps de ces lois
auxquelles ses associ�s ne laissaient pas d'avoir eu part, n'a jamais n�anmoins
port� d'autre nom que celui de Diocl�s. [2]
Il fut l'objet de l'admiration
de ses concitoyens pendant sa vie qu'il termina par une mort encore plus
extraordinaire. Les Syracusains lui d�cern�rent
apr�s sa mort les honneurs h�ro�ques et ils lui b�tirent aux d�pens
du public un temple qui fut d�truit dans la suite par Denys, �
l'occasion d'une forteresse qu'il faisait construire. Diocl�s ne fut
pas moins estim� de tous les autres habitants de la Sicile, [3]
et
plusieurs villes adopt�rent ces m�mes lois et les conserv�rent
jusqu'au temps o� ces villes furent admises au rang et aux droits des
villes romaines. Et quoique dans la suite C�phalus sous le gouvernement
de Timol�on, et Polydore sous le r�gne d'Hi�ron, aient �crit des
lois, les Syracusains, au lieu de leur donner le titre de l�gislateurs,
ne les ont nomm�s qu'interpr�tes du l�gislateur parce qu'en effet ces
lois nouvelles en apparence, n'�taient qu'une version ou un commentaire
de celles de Diocl�s, qui par le changement arriv� dans le langage ne
s'entendaient plus que difficilement. [4] On aper�oit dans leur auteur une
grande haine pour le vice, en ce qu'aucun l�gislateur n'a �tabli de
plus graves peines contre l'injustice ; et en m�me temps une grande �quit�
par les r�compenses inusit�es avant lui et qu'il assigne avec une
juste proportion aux diff�rentes actions de vertus. Il para�t homme
d'intelligence et d'exp�rience par le jugement qu'il porte en d�tail
de tout fait public ou particulier digne de louange ou de bl�me, de r�compense
ou de ch�timent. Il est concis dans ses termes et en plusieurs endroits
le lecteur a besoin de p�n�tration pour prendre son sens : mais il
laisse beaucoup penser. [5] Enfin, la mani�re dont il est mort est un t�moignage
de la fermet� de son �me. J'ai cr� devoir un peu m'�tendre sur son
sujet parce que ceux qui ont parl� de lui avant moi, n'en n'avaient pas
assez dit.
36 Les Ath�niens instruits du d�sastre de leur arm�e dans la
Sicile, sentirent tout le poids de leur infortune. Mais ils ne
rabattirent rien pour cela de la jalousie ou de l'�mulation qui leur
faisait disputer la sup�riorit� aux Lac�d�moniens. Ils rassembl�rent
au contraire plus de vaisseaux qu'auparavant et fournirent plus d'argent
� ceux de leurs officiers de guerre qui se pr�taient le plus � leur
ambition au sujet de la primaut� et qui en abandonnaient moins l'esp�rance.
[2] Ainsi apr�s avoir choisi leurs quatre cents chefs, ils leur donn�rent
un plein pouvoir sur tout ce qui concernait la guerre ; et ils se
flattaient que l'oligarchie serait plus avantageuse que la d�mocratie
pour l'ex�cution de leurs projets. [3] Le succ�s ne r�pondit pourtant pas
� leur attente et leurs entreprises militaires tourn�rent encore plus
mal qu'auparavant ; surtout parce que leurs quarante vaisseaux �taient
command�s par deux g�n�raux qui ne s'accordaient pas, dans un temps o�
Ath�nes d�chue de sa premi�re r�putation, ne pouvait se r�tablir
que par l'unanimit� la plus parfaite. [4] En effet, � peine furent-ils
arriv�s devant Orope, qu'ayant mal pris leurs rangs ils furent battus
par les Lac�d�moniens. L�, comme nous l'avons d�j� dit, ils
perdirent vingt-deux vaisseaux et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine
qu'ils conduisirent le reste au port d'Er�trie. [5]
Cette nouvelle d�route,
jointe � la dissension de leurs g�n�raux, leur fit perdre le peu
d�alli�s qui leur restaient. En ce m�me temps, comme Darius, roi de
Perse, favorisait les Lac�d�moniens, Pharnabaze qui �tait son
lieutenant sur toutes les c�tes de son empire, leur fournissait des
secours d'argent. Il fit m�me venir trois cents vaisseaux de la Ph�nicie,
dans le dessein de les faire aborder en B�otie pour le service des Lac�d�moniens.
37 Il n'y avait personne, qui voyant les Ath�niens menac�s de tant de c�t�s,
en m�me temps ne crut que la guerre allait finir par leur ruine ; on ne
pensait pas m�me qu'ils pussent faire une r�sistance de quelque dur�e.
Cependant les choses n'arriv�rent pas comme on l'avait pr�sum�, et la
grandeur d'�me de quelques-uns d'entre-eux fit prendre � leur fortune
une face toute contraire; comme on le va voir.
XII. [2] ALCIBIADE,
fugitif d'Ath�nes combattit pendant quelque temps avec les Lac�d�moniens,
et leur fut m�me d'un grand secours par son �loquence et par ses lumi�res,
deux qualit�s qui le mettaient fort au-dessus de ses nouveaux
concitoyens. [3] Mais comme il �tait le premier homme d'Ath�nes par sa
naissance et par ses richesses. il ne perdait point sa patrie de vue et
il cherchait continuellement dans son esprit le moyen de lui rendre
quelque service consid�rable, dans un temps surtout o� elle paraissait
�tre � la veille de sa chute. [4] Comme il avait une liaison secr�te
d'amiti� avec Pharnabaze, d�s qu'il sut qu'il faisait venir trois
cents vaisseaux pour le service des Lac�d�moniens, il entreprit de lui
faire changer de projet. Il lui repr�senta qu'il ne convenait point aux
int�r�ts de Darius ni des Perses, que les Spartiates devinssent si
puissants, et que la politique demandait au contraire que l'on tint le
plus qu'on le peut la balance �gale entre ses ennemis, pour �tre en
repos dans tout le temps qu'ils disputent ensemble. [5]
Pharnabaze qui go�ta
cet avis contremanda aussit�t la flotte qu'il faisait venir de Ph�nicie
et la fit rentrer dans ses ports. Alcibiade ne se contenta pas d'avoir
priv� les Lac�d�moniens d'un secours de cette importance, mais ayant
obtenu ensuite son retour dans sa patrie et le commandement de l'arm�e,
il les battit en plusieurs rencontres et releva la gloire d'Ath�nes : [6]
nous verrons les circonstances de ce r�tablissement, � mesure que
l'ordre des temps les am�nera.
Olympique 92,
an 2. 411 avant l'�re chr�tienne.
38 L'ann�e
suivante Th�opompe �tant archonte d'Ath�nes, les Romains au lieu de
consuls cr��rent encore quatre tribuns militaires. Tib. Posthumius, C.
Cornelius, C. Valerius et Caeso Fabius. Les Ath�niens renon�ant au
gouvernement des quatre cents, r�tablirent l'autorit� populaire et d�mocratique;
[2] l'auteur de ce changement fut Th�ram�ne, homme sage dans sa conduite
particuli�re et qui passait pour tr�s �clair� dans les affaires
publiques. C'�tait lui qui avait conseill� de rappeler Alcibiade, avec
lequel ses concitoyens rappel�rent leur propre salut. En un mot Th�ram�ne
ayant propos� diff�rentes choses tr�s avantageuses � sa patrie, se
fit un grand nom ; [3] mais tout cela n'arriva que dans la suite. En l'ann�e
que nous commen�ons les Ath�niens avaient choisi pour g�n�raux
Thrasylle et Thrasibule, qui ayant conduit la flotte � Samos, la
tenaient dans des exercices continuels, pour la disposer aux combats de
mer. [4] Pendant ce temps-l� Mindarus, commandant des vaisseaux de Lac�d�mone,
attendait � Milet le secours promis par Pharnabaze. Il n'esp�rait pas
moins que d'an�antir la r�publique d'Ath�nes avec les trois cents
voiles de la Ph�nicie, [5] lorsqu'il apprit que
Pharnabaze, gagn� par
Alcibiade, manquerait � sa parole. Ainsi renon�ant � cette esp�rance,
il fit venir lui-m�me des vaisseaux du P�loponn�se et des colonies �trang�res.
[6] Les Grecs d'Italie, par exemple, qui favorisaient ouvertement Lac�d�mone
lui en fournirent treize, que Mindarus fit partir pour Rhodes sous la
conduite de Dorieus, parce qu'il avait appris qu'il se formait dans
cette �le quelque mouvement d�savantageux. Lui-m�me avec tout le
reste de sa flotte, qui montait encore � quatre-vingt-trois vaisseaux,
tourna vers l'Hellespont, pendant que la flotte d'Ath�nes �tait �
Samos. [7] Les g�n�raux ath�niens les voyant passer all�rent � leur
rencontre avec soixante vaisseaux. Les Spartiates poursuivirent leur
route vers Chio et les Ath�niens jug�rent � propos de prendre les
devants sur eux en s'avan�ant jusqu'� Lesbos, pour joindre � leur
flotte quelques gal�res des alli�s, afin de la rendre �gale en nombre
� celle de leurs ennemis.
39 Mindarus laissa pas d'aller en avant et passa
de nuit avec toute sa flotte, il arriva � l'entr�e de l'Hellespont et
le lendemain il d�barqua � Sig�e. Les Ath�niens le sachant l�
n'attendirent pas toutes les gal�res qu'ils devaient recevoir de leurs
alli�s et quoi qu'il ne leur en fut encore venu que trois, ils cingl�rent
vers Sig�e. [2] En arrivant ils aper�urent que la flotte ennemie avoir d�j�
lev� l'ancre et qu'il n'en restait plus que trois vaisseaux, dont ils
se saisirent. De l� venant � Eleum ils se dispos�rent � un combat
naval. [3] Les Lac�d�moniens voyant ces pr�paratifs, en firent de
semblables de leur c�t� pendant cinq jours et ayant bien exerc� leurs
rameurs, ils mirent en ordre de bataille quatre-vingt-huit vaisseaux.
Ils �taient du c�t� de l'Asie et les Ath�niens qui leur faisaient
face se trouvaient du c�t� de l'Europe : ceux-ci n'�galaient pas
leurs adversaires en nombre, mais ils les surpassaient en exp�rience. [4]
La flotte lac�d�monienne �tait compos�e des vaisseaux de Syracuse,
command�s par Hermocrate sur la droite et de ceux du P�loponn�se
command�s par Mindarus sur la gauche. Du c�t� des Ath�niens c'�tait
Thrasylle qui commandait la droite et Thrasybule qui commandait la
gauche. Chacune des deux flottes fit d'abord divers mouvements, pour
n'avoir pas de son c�t� le courant contraire. [5]
Elles se crois�rent
plus d'une fois, pour se disputer r�ciproquement l'avantage du poste et
les endroits les plus favorables du d�troit. Car comme la bataille se
devait donner entre Sestos et Abydos, il �tait difficile d'y gouverner
les vaisseaux. Cependant enfin les Ath�niens, bien plus habiles dans
cet art, que leurs adversaires, surent pr�parer la victoire par cette
premi�re man�uvre.
40 Car malgr� le nombre des vaisseaux du P�loponn�se
et la violence de leur choc, les pilotes ath�niens savaient rendre
inutiles l'un et l'autre ; ils s'arrangeaient de mani�re qu'ils d�robaient
toujours leurs flancs � l'imp�tuosit� des attaques et ne leur pr�sentaient
jamais que leurs pointes. [2] C'est pourquoi Mindarus voyant que cette r�union
d'efforts ne servait de rien, il employa peu de vaisseaux, au m�me un
seul des siens, contre un seul vaisseau ennemi et changea en quelque
sorte un combat g�n�ral en plusieurs combats particuliers. Cet exp�dient
ne le garantit pas de l'adresse des pilotes ath�niens, qui �vitant
toujours la pointe des vaisseaux ennemis, leur portaient eux-m�mes dans
les flancs des coups terribles et en faisaient ouvrir plusieurs. [3]
L'�mulation
s'empara alors des uns et des autres de sorte qu'on passa bient�t du
choc des vaisseaux � l'abordage et au combat d'homme � homme. Le
courant du d�troit qui nuisait alternativement aux uns et aux autres
suspendit assez longtemps la victoire; [4] et dans cet intervalle on aper�ut
de dessus une hauteur 25 vaisseaux envoy�s aux Ath�niens par leurs
alli�s. Les Spartiates alarm�s de ce secours se sauv�rent du c�t�
dAbydos, o� les Ath�niens les poursuivaient de pr�s et vivement. [5]
Mais
enfin le combat fini, les vainqueurs se trouv�rent ma�tres de huit
vaisseaux de Chio, de cinq de Corinthe et de deux d'Ambracie, outre un
vaisseau de Syracuse, un autre de Pallene et un troisi�me de Leucade.
Pour eux ils en avaient perdu cinq, qui furent absolument coul�s �
fond. [6] Thrasybule dressa un troph�e sur le promontoire o� on a �lev�
un tombeau sous le nom d'H�cube, et il envoya porter incessamment la
nouvelle de cette victoire � Ath�nes : apr�s quoi il passa avec toute
fa flotte � Cyzique, parce que cette ville, un peu avant le combat
naval, avait chang� de parti et s'�tait donn�e � Pharnabaze,
lieutenant de Darius et � Cl�arque, officier de guerre des Lac�d�moniens.
Comme ils la trouv�rent sans murailles, ils s'en mirent ais�ment en
possession et apr�s en avoir tir� une grosse somme d'argent, ils
revinrent � Sestos.
41 Mindarus g�n�ral des Lac�d�moniens,
r�fugi�
dans Abydos, y fit radouber ses vaisseaux endommag�s et envoya Epicl�s
le spartiate dans l'Eub�e pour en ramener incessamment des gal�res qui
y �taient en r�serve. [2] Celui-ci s'�tant acquitt� de sa commission
avec diligence, conduisait cinquante gal�res. Lorsque passant au pied
du mont Athos, il s'�leva une temp�te si violente, qu'il les perdit
toutes sans exception et ne sauva avec lui que douze hommes seulement. [3]
C'est ce que marque l'inscription conserv�e dans un temple des environs
de Coron�e qui, suivant le rapport d'Ephore, �tait con�ue en ces
termes.
Le Mont Athos pr�ta ses rochers pour rivage
A douze hommes sortant des eaux,
Seul reste du d�bris de cinquante vaisseaux
Dont Sparte en une nuit essuya le naufrage.
[4] Environ ce m�me temps Alcibiade � la t�te de treize gal�res, d�barqua
chez les habitants de Samos, qui avaient d�j� ou�-dire qu'il avoir
dissuad� Pharnabaze de pr�ter trois cens vaisseaux aux Lac�d�moniens.
[5] Ces insulaires lui ayant fait beaucoup d'accueil, il entra en
conversation avec eux sur son retour � Ath�nes et leur fit comprendre
qu'il serait d'un grand secours � ses concitoyens. Venant ensuite � sa
justification, il d�plora l'infortune o� l'avaient r�duit ses
ennemis, d'employer ses talents contre sa patrie.
42 Tout ce qu'il y avait
de gens de guerre � Samos l'�coutaient avidement et firent bient�t
passer ces discours jusque � Ath�nes ; de sorte que la r�publique
jugea � propos de l'absoudre et de lui donner part au gouvernement
militaire. Persuad�e qu'elle �tait de son exp�rience et de son
courage, instruite surtout de la haute estime qu'on avoir pour lui, dans
toute la Gr�ce, elle jugeait tr�s sagement que sa r�conciliation avec
elle ferait prendre un cours favorable � la fortune. [2]
Th�ram�ne,
l'homme le plus sens� de la Ville et dont l'avis entra�nait toujours
celui des autres, leur avait conseill� le premier de rappeler
Alcibiade. D�s que celui-ci eut appris ces nouvelles � Samos, il
joignit neuf vaisseaux aux treize qu'il avait amen�s, et cingla du c�t�
de la Ville d'Halicarnasse, dont il tira beaucoup d'argent; [3]
il passa
ensuite � M�ropide et apr�s l'avoir pill�e, il revint � Samos. L�
il distribua aux soldats de Samos, et � tous ceux qui l'avaient suivi,
les d�pouilles consid�rables qu'il avait apport�es et s'attira par
cette lib�ralit� la bienveillance de tout le monde. [4]
Alors les
habitants d'Antandros, dont la ville �tait gard�e par les Perses,
demand�rent aux Lac�d�moniens des troupes, par le moyen desquelles
ils chass�rent cette garnison �trang�re et se mirent en libert�. Car
les Lac�d�moniens, qui savaient le contre ordre que Pharnabaze avait
donn� au sujet des trois cents vaisseaux de Ph�nicie, furent bien
aises de se venger de cette infid�lit�, par le secours qu'ils donn�rent
� Antandros.
[5] Thucydide termine ici son histoire, qui comprend l'espace
de vingt-deux ans en huit livres, que quelques-uns partagent en neuf. X�nophon
et Th�opompe, commencent la leur au point o� Thucydide en est demeur�,
mais X�nophon donne � la sienne l'�tendue de 48 ans et celle de Th�opompe
n'en comprend que 17 en douze livres, finissant � la bataille gagn�e
par Conon et par les Perses sur les Lac�d�moniens devant Cnide. [6]
Pendant qu'on en �tait dans la Gr�ce et dans la Perse au point que
nous avons marqu�, les Romains en guerre contre les �ques, s'�tait
jet�s dans leur territoire avec une grosse arm�e et ils prirent la
ville de villes qu'ils avaient assi�g�s.
XIII. Olympiade 92, an 3. 410 ans avant l��re chr�t.
43 GLAUCIPPE �tant archonte d'Ath�nes, les Romains firent consuls M. Cornelius et L. Furius. Les Egestans, anciens alli�s des Ath�niens contre Syracuse, commenc�rent � entrer en crainte que la guerre �tant finie, on ne prit sur eux une vengeance assez l�gitime de tous les maux qu'avaient faits � la Sicile les ennemis qu'ils y avaient attir�s.
[2] C'est pourquoi les Selinuntins ayant renouvel� les pr�tentions qu'ils avaient sur une partie du territoire de
S�geste, les habitants de cette derni�re ville, d�s les premi�res hostilit�s, c�d�rent volontairement la portion qu'on leur demandait, de peur que Syracuse, prenant le parti de
S�linonte, ne profit�t de cette occasion pour les chasser absolument de leur patrie.
[3] Mais les Selinuntins ayant abus� de cette cession volontaire, pour envahir encore bien des terres autour de Segeste, les habitants r�solurent d'envoyer une ambassade aux Carthaginois, pour les inviter � prendre la d�fense d'une ville qui se mettait sous leur protection.
[4] Les ambassadeurs �tant arriv�s et ayant expos� leur commission devant le S�nat, on demeura tr�s embarrass� sur la r�ponse qu'on avait � leur faire : car d'un c�t� ils avaient grande envie d'accepter l'offre qu'on leur faisait d'une ville tr�s convenable pour eux et de l'autre ils craignaient extr�mement les Syracusains, dont la valeur venait de repousser avec tant d'�clat toutes les forces d'Ath�nes.
[5] L'acquisition dont ils �taient flatt�s l'emporta n�anmoins sur l'autre consid�ration : on promit donc du secours aux ambassadeurs. Et comme on pr�vit qu'il en faudrait venir � une guerre, on en donna l'administration � Hannibal, qui, selon les lois �tablies exer�ait alors la souveraine autorit�. Il �tait petit-fils de cet Hamilcar, qui �tant venu faire la guerre � G�lon, mourut � Him�re, et le fils de Gescon, qui, ayant �t� exil� � cause de la d�faite de son p�re, passa le reste de ses jours �
S�linonte. [6] Hannibal, qui ha�ssait naturellement les Grecs et qui d'ailleurs voulait r�parer le tort ou le malheur de ses anc�tres, con�ut un d�sir ardent de se rendre utile � sa patrie. Voyant donc que les Selinuntins ne se contentaient pas du territoire qu'on leur avait c�d�, il envoya conjointement avec les Egestains des ambassadeurs � Syracuse, pour remettre � cette ville la d�cision de ce diff�rent. Ce proc�d�, qui � l'ext�rieur n'avait rien que d'�quitable, partait du dessein secret de d�tacher Syracuse du parti des Selinuntins, si ces derniers refusaient les arbitres qui leur �taient propos�s.
[7] Cependant les Selinuntins envoy�rent aussi des ambassadeurs � Syracuse, qui disput�rent beaucoup avec ceux de Segeste et de Carthage, et qui soutenaient toujours qu'ils n'�taient oblig�s de se soumettre au jugement de personne. La conclusion de cette dispute fut que les Syracusains d�clar�rent qu'ils voulaient conserver leur alliance avec les Selinuntins et la paix avec les Carthaginois.
44 Apr�s le retour des ambassadeurs � Carthage, cette ville envoya au secours de Segeste cinq mille Africains et huit cents hommes de la Campanie.
[2] Les habitants de Chalcis en Mac�doine avaient lev� � leurs d�pens ces italiens, pour le service d'Ath�nes dans la guerre contre Syracuse ; de sorte qu �tant demeur�s inutiles apr�s la d�route des Ath�niens, ils ne savaient � qui se donner. Les Carthaginois les mirent tous � cheval, avec une forte paye et leur confi�rent la garde de Segeste.
[3] Les Selinuntins, peuple nombreux et opulent, et qui jusque l� avaient eu l'avantage, m�prisaient beaucoup ceux de Segeste ; ils s'avanc�rent d'abord en ordre dans le pays des Egestains et y firent beaucoup de ravage, parce que se tenant r�unis, ils �taient encore les plus forts. Mais se laissant emporter ensuite � une confiance t�m�raire, ils se r�pandirent de tous c�t�s dans la campagne.
[4] Les commandants des Egestains qui les observaient, s'attroup�rent en divers corps toujours m�l�s de Carthaginois et de Campaniens, et attaquant leurs ennemis en m�me temps dans des passages o� on ne les attendait pas, ils les mirent bient�t en pi�ces : il en co�ta la vie � pr�s de mille Selinuntins, sur lesquels on reprit tout le pillage qu'ils avaient fait. D'abord apr�s cette rencontre les Selinuntins envoy�rent demander du secours � Syracuse, et les Egestains � Carthage,
[5] et comme on en promit de part et d'autre, c'est ici que commence la guerre de Carthage contre Syracuse. Les Carthaginois qui sentaient l'importance de cette entreprise, en confi�rent la conduite � Hannibal, avec un plein pouvoir d'assembler toutes les forces dont il aurait besoin et ils lui en fournirent eux-m�mes les facilit�s.
[6] Hannibal employa l'�t� o� l'on �tait alors et l'hiver suivant � faire des lev�es consid�rables dans l'Espagne, et il enr�la m�me un grand nombre de ses citoyens. Parcourant outre cela toute l'Afrique, il choisit par tout les hommes les plus grands et les plus forts ; et s'�tant pourvu aussi des vaisseaux qui lui seraient n�cessaires, il n'attendait plus que le printemps pour faire faire le trajet � son arm�e. Voil� pour cette ann�e ce qui regarde la Sicile.
45 XIV.
DANS la Gr�ce, Dorieus de Rhodes, commandant des gal�res envoy�es d'Italie, ayant apais�, suivant la commission de Mindarus, l� s�dition qui se formait en cette �le, en faveur des Ath�niens, fit voile c�t� de l'Hellespont pour se rejoindre son g�n�ral : car celui-ci, toujours retir� dans Abydos, rassemblait l� tous les vaisseaux qu'il pouvait tirer des alli�s du P�loponn�se.
[2] Dorieus �tant arriv� � la hauteur de Sig�e dans la Troade, les Ath�niens qui r�sidaient � Sestos furent avertis de son passage; ils s'avanc�rent sur lui avec toute leur flotte compos�e de 74 vaisseaux.
[3] Dorieus qui fut quelque temps sans les apercevoir, suivait toujours sa route. Mais d�s qu'il eut d�couvert cette flotte prodigieuse en comparaison de la sienne, il en fut �pouvant� et crut n'avoir point d'autre ressource que de se r�fugier dans le port de Dardanus :
[4] il y mit ses soldats � terre et ayant fait ramasser tout ce qu'il y avait d'armes et de traits dans la place, il joignit la garnison � ses troupes et pla�ant les uns ou les autres ou sur le rivage ou sur les proues de ses vaisseaux, il se pr�para � la d�fense.
[5] Les Ath�niens qui se rendirent l� � toutes voiles, l'environn�rent aussit�t et t�chaient de s�parer et de tirer � eux les vaisseaux ennemis pour les battre plus ais�ment; enfin ils les tourmentaient beaucoup par leur grand nombre.
[6] Le g�n�ral Mindarus apprenant cette nouvelle, partit sur le champ d'Abydos avec toute sa flotte, et arrivant bient�t au port de Dardanus il fournit � Dorieus un secours de quatre-vingts-quatre vaisseaux.
Pharnabaze se trouva aussi dans ce voisinage avec une arm�e de terre, qui favorisait les Lac�d�moniens.
[7] Les deux flottes se voyant en pr�sence l'une de l'autre se mirent en ordre de bataille. Mindarus qui avait en tout quatre-vingt-dix-sept vaisseaux donna la gauche aux Syracusains et prit lui-m�me la droite. Du c�t� des Ath�niens Thrasybule commandait la droite et Thrasille commandait la gauche.
[8] Dans cette disposition les g�n�raux donn�rent le signal, et les trompette se faisant entendre de part et d'autre en m�me temps, sembl�rent ne former qu'un son.
[9] Les rameurs se mirent en action avec une ardeur merveilleuse, et les pilotes, gouvernant le timon avec un grand art, rendirent le combat long et terrible; car ils ne pr�sentaient jamais que la pointe ou la proue au choc violent et mutuel qu'ils se donnaient incessamment les uns aux autres.
[10] Les soldats qui �taient sur les ponts ne pouvaient s'emp�cher de trembler � l'aspect d'un vaisseau, qui semblait toujours de loin les venir prendre en flanc et les briser : mais ils �taient bient�t rassur�s par l'adresse de leurs pilotes qui attendaient toujours le dernier moment pour se retourner � propos.
46 Cette esp�ce de d�livrance subite leur donnait un nouveau courage. Pendant qu'on tirait des traits sur les vaisseaux les plus �loign�s, jusqu'� en couvrir toute la surface des ponts on se battait dans l'abordage � coups de lance et l'on t�chait de frapper non seulement les soldats mais le pilote. D�s que l'on s'�tait accroch�, on employait les armes plus courtes ; et lorsqu'on pouvait sauter dans le vaisseau ennemi, on s'y battait � l'�p�e.
[2] Les cris de joie que poussaient ceux qui avaient l'avantage et les secours que les plus faibles appelaient de toutes leurs forces remplissaient l'air d'un bruit �pouvantable dans une grande �tendue de mer. Le combat s'�tait soutenu longtemps par l'�mulation des deux partis dans l'incertitude du succ�s, lorsqu'Alcibiade qui, sans rien savoir de cette bataille, passait alors dans l'Hellespont, fit para�tre tout d'un coup une flotte de vingt vaisseaux.
[3] � cet aspect les deux partis s'anim�rent d'esp�rance et prirent de nouvelles forces, dans la pens�e commune de part et d'autre que ce secours les regardait. Mais cette petite flotte s'avan�ant toujours ne donnait aucun signal que les Lac�d�moniens puissent reconna�tre ; au lieu qu'Alcibiade fit �lever sur son propre vaisseau un �tendard couleur de pourpre, indice dont il �tait d�j� convenu avec les Ath�niens. Aussit�t les Lac�d�moniens, qui comprirent de quoi il s'agissait, se mirent en fuite et les Ath�niens, profitant de ce d�couragement et de leur nouvel avantage, les poursuivirent avec vigueur
[4] et leur prirent dix vaisseaux dans cette poursuite. Mais elle fut arr�t�e par une grande temp�te qui s'�leva subitement ; car la hauteur et l'imp�tuosit� des flots leur �ta tout usage du gouvernail, et non seulement les emp�cha de joindre aucun des vaisseaux qui fuyaient, mais les s�para m�me de ceux qu'ils avaient d�j� accroch�s.
[5] Enfin tout l'�quipage de la flotte lac�d�monienne jet� sur le rivage se joignit � l'arm�e de terre de
Pharnabaze. Les Ath�niens ayant tent� ensuite de se saisir de ces vaisseaux vides, furent repouss�s dans cette entreprise plus p�rilleuse qu'ils ne croyaient, par l'ann�e des Perses, et se retir�rent � Sestos.
[6] Pharnabaze avait agi vigoureusement en cette occasion, pour se laver des soup�ons que les Spartiates avaient pris � son sujet, surtout depuis l'affaire des trois cents vaisseaux de Ph�nicie ; et il se justifia sur cet article en disant qu'il avait appris que les rois de l'Arabie et de l'�gypte avaient dessein d'attaquer la Ph�nicie, d�s qu'ils la verraient d�garnie de cette d�fense.
XV. 47
LA bataille navale ayant eu l'issue que nous venons de marquer, les Ath�niens qui n'avalent pass� qu'une nuit � Sestos, all�rent chercher d�s le lendemain les d�bris de la flotte Lac�d�monienne et apr�s les avoir recueillis, ils joignirent un second troph�e � celui qu'ils avaient dress� au sortir dut combat.
[2] Mindarus qui ne s'�tait repos� dans Abydos que la premi�re veille de la nuit, travailla t rassembler les vaisseaux endommag�s et envoya demander incessamment � Lac�d�mone des secours de terre et de mer, parce qu'il voulait employer le temps que l'on mettait au radoub des vaisseaux, � assi�ger avec
Pharnabaze les villes d'Asie, alli�es aux Ath�niens. [3]
Les habitants de Chalcis et presque tous les insulaires de l'Eub�e, avaient abandonn� leur parti : c'est pourquoi ils craignaient beaucoup que les Ath�niens, redevenus ma�tres de la mer, ne vinssent ravager leur �le. Dans cette appr�hension ils propos�rent aux B�otiens de combler l'Euripe, et de ne faire qu'un continent de la B�otie avec l'Eub�e.
[4] Les B�otiens agr��rent cette proposition et il leur parut avantageux d'entrer par terre dans un pays qui demeurerait �le pour les autres peuples. Ainsi toutes les villes des environs travaill�rent � l'envi et de concert � cet ouvrage et non seulement elles y oblig�rent leurs citoyens mais elles exig�rent encore des �trangers qui se trouvaient dans le voisinage d'y pr�ter leurs mains de forte que la vigilance des ing�nieurs et la multitude des ouvriers conduisit bient�t � fin cette entreprise.
[5] La chauss�e commen�ait aupr�s d'Aulis du c�t� de la B�otie et aboutissait � Calchis dans l'Eub�e, parce c'�tait l� le trajet le plus court de tout le d�troit. Or, il y avait eu de tout temps en cet endroit m�me un courant, au plut�t un flux et reflux de la mer tr�s violent et tr�s fr�quent. L'ouvrage auquel on travaillait augmenta encore l'imp�tuosit� des eaux, car on ne leur avait laiss� de libre que la largeur n�cessaire pour le passage d'un vaisseau et l'on avait b�ti une haute tour sur chacune des deux extr�mit�s de cette ouverture, recouverte par dessus d'un pont de bois.
[6] Th�ram�ne, envoy� par les Ath�niens avec trente vaisseaux, entreprit d'abord de s'opposer � cet ouvrage de communication : mais les travailleurs �tant soutenus par un grand nombre de soldats, il abandonna son projet et passa dans les �les voisines.
[7] L�, pour soulager les alli�s d'Ath�nes des contributions qu'on �tait oblig� de lever sur eux, il pilla les villes ennemies et en rapporta de riches d�pouilles. Dans les villes m�mes qui �taient de son parti il condamna � de grosses amendes ceux qui avaient essay� d'y introduire des nouveaut�s.
[8] Passant de l� � Paros et y trouvant l'autorit� publique entre les mains d'un petit nombre de citoyens, il y r�tablit le gouvernement populaire ett exigea de grosses contributions de ceux qui avaient fait recevoir l'oligarchie.
48 XVI.
IL s'�tait �lev� depuis peu dans Corcyre une s�dition qui avait �t� suivie d'un grand carnage. La principale cause de ce d�sordre avait �t� la haine inv�t�r�e que le habitants se portaient les uns aux autres.
[2] Il n'y a jamais eu dans aucune ville tant d'inimiti�s, tant de querelles et tant de meurtres. On fait monter � quinze cents hommes et tous des principaux de la ville le nombre des citoyens qui p�rirent en cette occasion.
[3] � ce malheur, la fortune en ajouta un autre qui augmenta encore leur aversion mutuelle. Car les plus consid�rables d'entre eux qui aspiraient � l'oligarchie, prenaient le parti des Lac�d�moniens ; au lieu que le peuple et la multitude favorisait les Ath�niens et voulait combattre pour eux.
[4] En effet, ces deux nations principales de la Gr�ce avaient une politique diff�rente � l'�gard de leurs alli�s. Lac�d�mone donnait toujours dans les villes de sa d�pendance l'autorit� aux plus puissants et y �tablissait l'aristocratie ; et Ath�nes au contraire maintenait partout l'autorit� populaire ou d�mocratique.
[5] Ainsi les Corcyr�ens voyant que leurs citoyens les plus consid�rables penchaient pour Lac�d�mone, envoy�rent demander � Ath�nes une garnison pour leur ville.
[6] En cons�quence de cette proposition, Conon g�n�ral des Ath�niens fit voile vers Corcyre o� il laissa pour garder la ville six cents Mess�niens pris � Naupacte; apr�s quoi, il se remit en mer et vint jeter l'ancre au temple de Junon.
[7] D�s qu'il fut parti cette garnison �trang�re se joignant au peuple, se jeta � l'occasion et dans le temps d'une assembl�e publique sur ceux qui tenaient pour les Lac�d�moniens et l� ils se saisirent des uns, ils en engorg�rent d'autres et en mirent en fuite plus de mille. Ils donn�rent ensuite la libert� aux esclaves et le droit de bourgeoisie aux �trangers, pour se d�fendre contre les exil�s dont ils craignaient le cr�dit et le nombre.
[8] Ces derniers cependant, exclus ainsi de leur patrie, se r�fugi�rent dans le continent le plus voisin de leur �le. Quelques jours apr�s, les amis des exil�s se rendirent ma�tres de la place publique, y conclurent leur rappel et y d�cid�rent des int�r�ts communs de nation. Les bannis �tant revenus d�s la nuit suivante, tous les habitants de Corcyre entr�rent en conf�rence les uns. avec les autres. Ils convinrent tous ensemble d'apaiser leurs dissensions funestes et ils v�curent tranquillement dans la suite. Voil� qu'elle sut la fin de ce bannissement et de la guerre intestine de Corcyre.
49 Archelaus, roi de Mac�doine, ayant appris que les habitants de Pydne s'�taient r�volt�s mena contre cette ville une grande arm�e. Th�ram�ne se joignit � lui avec ses troupes ; mais voyant que le si�ge tra�nait en longueur, il abandonna le roi et vint se joindre � Thrasybule, commandant g�n�ral des Ath�niens.
[2] Archelaus s'animant encore davantage par cette retraite, serra Pydne de plus pr�s et d�s qu'il l'e�t prise, il en transporta les habitations � vingt stades ou environ des bords de la mer, o� elle �tait auparavant. D�s la fin de l'hiver le Spartiate Mindarus rassembla des vaisseaux de tous c�t�s; il en tira plusieurs du P�loponn�se et le reste des autres alli�s. La flotte Ath�nienne qui apprit � Sestos ce grand appareil, commen�a, � craindre qu'on ne v�nt l'enlever dans son port.
[3] C'est pourquoi sortant de l� elle doubla la Cherson�se et vint se retirer � Cardie. Elle fit partir aussit�t des brigantins pour inviter les g�n�raux Thrasybule et Th�ram�ne de venir avec toute leur arm�e � la d�fense de la flotte. On fit porter le m�me avis � Alcibiade qui se trouvait � Lesbos ; de sorte que les uns et les autres, ayant amen� leurs vaisseaux, attendaient avec impatience la d�cision d'un combat g�n�ral.
[4] Du c�t� des Lac�d�moniens, Mindarus assembla toute sa flotte autour de l��le de Cyzique dans la Propontide et commen�a par le si�ge de la ville.
Pharnabaze s'�tait joint � lui avec un secours consid�rable, et ils emport�rent la ville de force.
[5] � cette nouvelle ses capitaines ath�niens jug�rent � propos de s'avancer du c�t� de Cyzique, et ayant c�toy� la Cherson�se, ils se trouv�rent � la vue d'Eleum. Ils choisirent le temps de la nuit pour passer devant Abydos, dans le dessein de cacher leur nombre aux ennemis.
[6] Arriv�s enfin � Proconnese, ils se tinrent � l'ancre pendant une nuit. D�s le lendemain, ils firent transporter leur infanterie dans le territoire de Cyzique sous le commandement de Char�s, auquel ils donn�rent ordre d'invertir cette ville.
50 Eux cependant partag�rent leur flotte en trois escadres, dont les trois chefs furent Alcibiade, Th�ram�ne et Thrasybule. Alcibiade s'avan�a le premier, et bien au del� des autres, dans le dessein de provoquer les ennemis au combat. Th�ram�ne et Thrasybule �piaient l'occasion de les envelopper pour leur fermer toute retraite du c�t� de la terre.
[2] Mindarus lui ne voyait que l'escadre d'Alcibiade, sans pouvoir d�couvrir les autres, n'en fit pas un grand cas et alla sur elle avec quatre-vingt voiles. D�s qu'il en f�t proche, les vaisseaux Ath�niens, comme on en �tait convenu, firent semblant de prendre la fuite. Ceux du P�loponn�se transport�s de joie et se croyant d�j� vainqueurs, ne manqu�rent pas de les poursuivre.
[3] Mais d�s qu'Alcibiade les vit loin de leur rivage, il �leva le signal qui devait avertir les siens, et lui-m�me tourna aussit�t sa proue contre les ennemis. � ce signal Th�ram�ne et Thrasybule cingl�rent du c�t� de la ville et se rang�rent de fa�on � en interdire l'abord aux ennemis.
[4] Mindarus d�couvrant alors le grand nombre de vaisseaux ath�niens et sentant qu'il avait donn� dans le pi�ge, fut extr�mement d�courag�. Enfin, toute la flotte d'Ath�nes s'�tant montr�e, Mindarus qui vit que le retour dans la ville �tait absolument ferm� aux vaisseaux du P�loponn�se, fut contraint de fuir vers une c�te qu'on nommait les H�ritages, sur laquelle
Pharnabaze avait des troupes. [5] Alcibiade le poursuivit en diligence et coula � fond une partie de ses vaisseaux ; il en prit d'autres qu'il avait mis hors de combat ; et jetant des mains de fers sur ceux qui avaient d�j� touch� la terre, il les for�ait de revenir en mer.
[6] Cependant comme les soldats pos�s sur le bord d�fendaient le gros de la flotte, il y eut l� un grand carnage. Les Ath�niens vainqueurs jusque l� se battaient avec plus d'ardeur que de succ�s contre des ennemis qui les surpassaient alors en nombre. Car l'arm�e de
Pharnabaze qui �tait � terre et qui combattait de pied-ferme, soutenait vigoureusement les Lac�d�moniens.
[7] D�s que Thrasybule fut � port�e de voir le secours que les ennemis tiraient de l'infanterie des Perses, il fit d�barquer tous ses soldats pour fournir un pareil secours � Alcibiade. Il envoya en m�me temps avertir Th�ram�ne de faire la m�me chose et de joindre les soldats de sa flotte aux troupes de terre de Char�s, pour combattre ensemble.
51 Pendant que les Ath�niens faisaient tous ces mouvements le g�n�ral de, Lac�d�moniens Mindarus continuait de d�fendre les vaisseaux harcel�s par Alcibiade et il ne laissa pas d'envoyer Cl�arque le Spartiate � la t�te d'un d�tachement de soldats du P�loponn�se pour s'opposer � Thrasybule. Il y joignit m�me les troupes �trang�res qui �taient � la solde de
Pharnabaze. [2] Thrasybule, � la t�te des soldats de sa flotte et de ses archers, soutint d'abord avec beaucoup de fermet� l'effort des ennemis, il en renversa beaucoup par terre et perdit aussi beaucoup des siens. Cependant il commen�ait � �tre envelopp� par les troupes soudoy�s de
Pharnabaze et � c�der au grand nombre lorsqu'il aper�ut de loin Th�ram�ne � la t�te de son infanterie et de celle de Char�s.
[3] Ses soldats �puis�s de forces et d�j� hors d'esp�rance, se ranim�rent � la vue du secours qui venait � eux.
[4] IIs se trouv�rent capables de nouveaux efforts dans un combat qui fut encore long et opini�tre. Les soudoy�s de
Pharnabaze pli�rent les premiers et rompirent les rangs par leur fuite de sorte que les soldats du P�loponn�se et les troupes de Cl�arque, malgr� tout leur courage et toute leur r�sistance, furent �branl�es et transport�es, pour ainsi dire, hors de leur place.
[5] D�s que Th�ram�ne fut d�barrass� de cette partie des ennemis, il songea � porter du secours � Alcibiade qui �tait encore en danger. Mindarus ne s'effraya point de voir toutes les forces d'Ath�nes qui cherchaient � se rejoindre. Mais s�parant lui-m�me ses troupes, il en opposa la moiti� � ce corps d'arm�e qui s'avan�ait et garda l'autre aupr�s de lui en exhortant les uns et les autres � soutenir l'ancienne gloire de Sparte surtout quand il s'agissait d'un combat, o� ils attaquaient de la terre ferme des gens qui �taient en mer.
[6] Aussit�t il se tourna vis-�-vis des vaisseaux d'Alcibiade et commen�a l'attaque avec une valeur h�ro�que, en s'exposant le premier � tous les p�rils. Il tua aussi un grand nombre de ceux qu'on lui opposait sur les ponts, jusqu'� ce qu'enfin il fut tu� lui-m�me d'une mani�re digne de sa patrie, et laissa la victoire � Alcibiade. Au seul aspect de la chute de Mindarus, toute l'arm�e du P�loponn�se et de ses alli�s s'enfuit, saisie de douleur et d'�pouvante.
[7] Les Ath�niens les poursuivirent quelque temps. Mais apprenant que
Pharnabaze s'avan�ait en diligence avec une grande cavalerie, ils revinrent � leur flotte et s'�tant rendus ma�tres de la ville, ils dress�rent deux troph�es, l'un dans l'�le qui porte le nom de Polydore, pour le gain de la bataille navale et l'autre dans l'endroit o� ils avaient remport� auparavant l'avantage sur terre.
[8] Ceux qui gardaient la ville de Cyzique pour les Lac�d�moniens et tous ceux qui �taient �chapp�s du dernier combat se rendirent dans l'arm�e de
Pharnabaze. Les Ath�niens par cette double victoire demeur�rent possesseurs d'un grand nombre de vaisseaux, d'une foule de prisonniers et d'un amas prodigieux de d�pouilles.
52 D�s que la nouvelle en fut arriv�e dans Ath�nes, tout le peuple � qui les malheurs pr�c�dents rendaient incroyables de si grands succ�s, se laissait transporter � une joie incompr�hensible. On faisait partout des sacrifices aux dieux et des assembl�es de f�tes. Apr�s quoi l'on choisit pour la guerre mille des plus braves citoyens et cent cavaliers. On fortifia la flotte d'Alcibiade de trente vaisseaux de plus afin qu'�tant ma�tresse de la mer, elle attaqu�t sans crainte routes les villes maritimes d�pendantes de Lac�d�mone.
[2] Les Lac�d�moniens au contraire abattus d� la d�faite qu'ils avaient essuy�e � Cyzique, envoy�rent proposer la paix � Ath�nes par une Ambassade � la t�te de laquelle �tait Endius. Le jour de son audience lui ayant �t� marqu�, il pronon�a un discours concis et laconique, qui par cette raison m�me m'a paru devoir trouver ici sa place.
[3] Notre intention et nos d�sirs, � Ath�niens, sont de vivre en paix avec vous : � condition que nous demeurions ma�tres de part et d'autre des villes que nous poss�dions auparavant, que nous tirions de part et d'autre les garnisons de celles que nous avons conquises r�ciproquement dans cette guerre et que nous rendions nos prisonniers au pair et en m�me nombre des deux c�t�s. Nous savons que la guerre est f�cheuse pour les uns et pour les autres, mais elle vous fait plus de tort qu'� nous.
[4] Sans vous en rapporter � mes paroles, examinez les choses m�mes. Nous cultivons toutes les terres du P�loponn�se et vous ne poss�dez que le petit territoire de l'Attique. La guerre a procur� un grand nombre d�alli�s aux Lac�d�moniens et elle a fait passer � vos ennemis plusieurs des v�tres. Le plus puissant roi du monde nous avance les frais de la guerre, et vous ne les tirez que de quelques peuples tr�s pauvres,
[5] C'est pour cela que nos alli�s, que nous attachons � nos int�r�ts par une forte paie, nous servent avec plaisir au lieu que les v�tres craignent vos entreprises, o� ils ne voient, outre le service de leurs personnes, que des contributions � payer.
[6] Notre marine est presque toute compos�e de vaisseaux �trangers au lieu que ce sont vos propres citoyens qui montent les v�tres. Une consid�ration plus importante encore est, que si nous sommes battus sur mer, nous ne perdons pas pour cela la sup�riorit� sur terre, o� l'on n'a jamais vu fuir un Spartiate, tandis que vous qui n'affectez point la sup�riorit� sur terre, vous risquez dans les combats de mer et votre fortune et votre gloire.
[7] Je m'engage par ces r�flexions � vous expliquer pourquoi la guerre nous �tant moins d�savantageuse qu'� vous c'est nous pourtant qui sommes les premiers � parler de paix. Ma proposition n'est point que la guerre nous soit utile, et je me borne � dire que c'est vous qui y courez le plus de risque. Il y aurait de l'extravagance � se f�liciter d'�tre moins malheureux que ses adversaires, quand il se pr�sente un moyen de ne l'�tre point du tout. La perte de nos ennemis ne saurait jamais nous donner autant de satisfaction que la perte de nos proches nous cause de peine :
[8] mais ce n'est pas l� le motif principal qui nous fait agir. Nous suivons en ceci la pratique de nos p�res ; et voyant les maux terribles et innombrables que causent aux peuples les dissensions et les guerres, nous venons prendre � t�moins les dieux et les hommes que nous n'en sommes plus responsables.
53 Le Spartiate ayant parl� � peu pr�s dans les termes que nous venons de rapporter, les plus mod�r�s et les plus sages des Ath�niens penchaient pour la paix, mais ceux dont les armes �taient le m�tier le plus ordinaire ou qui trouvaient leur compte dans les temps de troubles et de tumultes opinaient pour la guerre.
[2] Ce fut le parti que prit entre-autres Cl�ophon, l'homme de ce temps-l� qui avait le plus de cr�dit sur le peuple. Celui-ci se pr�sentant dans l'assembl�e tint d'abord quelques discours g�n�reux sur la situation pr�sente des choses. Apr�s quoi, il flatta l'orgueil et la confiance du peuple, en exag�rant les avantages cons�cutifs qu'il venait de remporter ; comme si la fortune de la guerre ne devait plus varier dans le choix de ceux auxquels elle accordait ses faveurs.
[3] Ainsi les Ath�niens mal conseill�s et s�duits par des discours o� l'on ne cherchait qu'� leur plaire, ne s'en aper�urent que quand il n'�tait plus temps et pr�par�rent d�s lors cette chute dont ils ne se sont jamais bien relev�s.
[4] Nous en verrons les degr�s dans la suite et selon l'ordre des temps. Dans la circonstance pr�sente, ils s'enivr�rent de leurs succ�s et beaucoup plus encore des hautes esp�rances qu'ils avaient con�ues sur le nom seul d'Alcibiade qu'ils avaient mis � la t�te de leurs arm�es et ils ne dout�rent pas que sa valeur et sa fortune ne leur rendit bient�t l'empire qu'ils avaient eu sur toute la Gr�ce.
XVII.
Olympiade 92, an 4. 409 avant l'�re chr�t.
54 CETTE ann�e �tant finie, les Ath�niens eurent Diocl�s pour archonte de la suivante et les Romains cr��rent consuls Q. Fabius et C. Furius. Environ ce temps-l�, Hannibal capitaine g�n�ral des Carthaginois, rassembla tous les soldats qu'on avait lev�s en Espagne et en diff�rentes provinces de l'Afrique et en forma une arm�e navale de soixante vaisseaux de guerre, accompagn�s de quinze cents vaisseaux de charge.
[2] Ceux-ci portaient toutes les machines, tous les traits et toutes les armes n�cessaires pour des si�ges. Avec cet �quipage, il c�toya toute l'Afrique et fit ensuite la travers�e qui se termine au promontoire de la Sicile le plus directe ment oppos� aux c�tes de l'Afrique., et qu'on nomme Lilyb�e.
[3] Quelques cavaliers de Selinunte qui gardaient cette c�te ayant aper�u un armement si consid�rable, coururent annoncer dans leur ville l'arriv�e des ennemis. Les citoyens envoy�rent sur le champ des lettres � Syracuse, par lesquelles on lui demandait un prompt secours.
[4] Dans cet intervalle Hannibal, ayant mis � terre toute son arm�e, dressa son camp, qui commen�ait � un puits appel� pour lors Lilyb�e et aupr�s duquel on b�tit, plusieurs ann�es apr�s, une ville qui en a pris le nom.
[5] L'arm�e d'Hannibal, suivant le d�nombrement qu'en fait Ephore, �tait compos�e de deux cents mille hommes de pied et de quatre mille chevaux.
Tim�e ne la fait pas monter beaucoup au-dessus de cent mille hommes. � l'�gard de ses vaisseaux, il les fit entrer dans un bassin qui �tait aupr�s de Motye, pour ne point donner aux Syracusains le soup�on qu'il vint leur faire la guerre, ni les effrayer m�me par la vue d'une si grande flotte.
[6] Joignant ensuite � ses troupes d�barqu�es les soldats des Egestains et de leurs alli�s, il partit de Lilyb�e et marcha du c�t� de Selinunte. Arriv� au fleuve Mazare, il enleva d'embl�e un march� que les Selinuntins avaient l�, et s'approchant encore davantage des murs de la ville, il partagea son arm�e en deux corps, qui en form�rent l'enceinte. D�s qu'il eut mis ses machines en place, il commen�a vivement les attaques.
[7] Il avait fait �lever six tours d'une hauteur prodigieuse, sur les c�t�s desquelles �taient suspendus des b�liers bien arm�s de fer qui battaient les murailles, pendant que des archers et des frondeurs, pos�s sur le haut des tours, �cartaient � force de traits et de pierres tout ce qui paraissait sur le rempart.
55 Les Selinuntins qui n'avaient point soutenu de si�ge depuis longtemps et qui d'ailleurs avaient favoris� seuls entre tous les Siciliens les Carthaginois dans la guerre que ceux-ci avaient faite � G�lon, ne s'�taient point attendus aux alarmes et aux d�tresses qu'ils �prouvaient dans des attaques si violentes.
[2] L'�normit� des machines et le nombre des assi�geants les jetaient dans une terreur �gale au p�ril dans lequel ils se trouvaient.
[3] Ils n'abandonnaient pourtant pas toute esp�rance de salut, et se rassurant sur le secours qu'ils attendaient incessamment de Syracuse et de leurs autres alli�s, il leur restait encore assez de courage pour r�sister � leurs ennemis.
[4] Les jeunes gens toujours sous les armes faisaient face aux assi�geants sur le rempart pendant que les vieillards pr�paraient au dedans des murailles tout ce qui �tait n�cessaire pour la d�fense ou qu'ils allaient exhorter toute cette jeunesse � ne pas souffrir qu'ils tombassent entre les mains de ces barbares. Les femmes suivies de leurs enfants portaient la nourriture et des fl�ches � ceux qui combattaient, en oubliant la r�serve et la retraite que la pudeur et la coutume leur faisait garder en d'autres temps :
[5] la terreur �tait si grande que les citoyens croyaient avoir besoin du secours des femmes. Enfin, Hannibal ayant promis � ses troupes le pillage de la ville, pla�a ses machines encore plus pr�s des murailles et disposa un assaut o� les plus braves soldats devaient monter tour � tour.
[6] Au premier son de trompette, l'arm�e carthaginoise se mit en mouvement comme si elle n'avait fait toute enti�re qu'un corps unique ; les machines partant ensemble, firent tomber en un seul moment une �tendue consid�rable de murailles et les soldats pos�s sur le haut des tours suffirent seuls pour nettoyer le rempart � force de traits du plus grand nombre de ses d�fenseurs.
[7] Les assi�g�s qui avaient v�cu dans une longue paix n'avaient pris dans cet intervalle aucun soin de leurs murailles, qui n'�galaient pas, � beaucoup pr�s, la hauteur des tours d'o� les traits pleuvaient sur eux. D'autre part, les Campaniens qui cherchaient l'occasion de se distinguer, profit�rent du premier instant o� la muraille fut abattue et pass�rent en dedans.
[8] Ils surprirent par leur pr�sence les premiers citoyens qui les virent et qui n'�taient pas l� en grand nombre. Mais plusieurs autres �tant accourus � ce tumulte, les Campaniens furent repouss�s avec une grande perte des leurs. Car le passage n'�tant point fray�, les d�combres de la muraille les faisaient tomber � chaque pas et ils furent bient�t mis hors de combat. La nuit arrivant l�-dessus termina l'assaut.
56 Les Selinuntins profit�rent de cette suspension pour envoyer � toute bride � Agrigente, � Gela et � Syracuse des cavaliers, qui demand�rent un prompt secours pour une ville pr�te � succomber sous l'effort des assi�geants.
[2] Ceux d'Agrigente et de Gela, qui ne voulaient pas marcher seuls, consentirent de se joindre � Syracuse contre les Carthaginois. Les Syracusains de leur c�t� abandonn�rent, � cette occasion, la guerre qu'ils faisaient � ceux de Chalcis et rassembl�rent les troupes qu'ils avaient � la campagne ; mais ils ne se h�taient pas extr�mement dans la pr�vention o� ils �taient que S�linunte tiendrait longtemps, et que m�me elle ne serait pas prise.
[3] Mais Hannibal d�s le point du jour du lendemain, recommen�a toutes ses attaques et acheva la destruction du mur qu'il avait commenc� d'abattre la veille et du mur qui lui �tait continu ;
[4] il en fit emporter les d�combres et nettoyer la place, et faisant combattre tour � tour ses meilleurs soldats, il repoussa un peu les Selinuntins : car il n��tait pas possible de mettre absolument hors de combat des gens qui se voyaient sur le point de perdre leurs biens et leur vie.
[5] Cependant apr�s un grand carnage de part et d'autre, les Carthaginois avaient de quoi remplacer les morts, au lieu que les Selinuntins n'apercevaient aucun secours, ni aucune ressource. Le si�ge continua- neuf jours avec le m�me courage ou avec la m�me fureur ; et dans cet intervalle les Carthaginois firent ou souffrirent eux-m�mes des choses terribles.
[6] Mais enfin, d�s que la br�che fut assez grande pour laisser entrer de front les Ib�riens, toutes les femmes commenc�rent � jeter des cris effroyables dans leurs maisons. Les Selinuntins croyant alors la ville prise abandonn�rent les remparts et sachant peu ce qu'ils avaient � faire, ils s'attroupaient pour fermer l'entr�e des rues ; et y faisant m�me des barri�res de ma�onnerie ils se d�fendirent encore longtemps.
[7] Pendant que les ennemis faisaient des efforts pour rompre ces obstacles, les femmes et les enfants se r�fugiaient dans leurs maisons et jetaient de l� sur les assaillants des pierres, des tuiles et tout ce qui leur tombait sous la main. Les Carthaginois furent extr�mement maltrait�s dans ces lieux r�tr�cis par les maisons, o� ils ne pouvaient ni s'arranger, ni se d�fendre de la gr�le qu'on faisait tomber sur eux.
[8] Cette f�cheuse situation des assi�geants dura jusqu'au soir, o� l'esp�ce d'armes ou de traits dont se servaient les assi�g�s commen�a � manquer � ceux-ci, et que d'autres Carthaginois tous frais prirent la place de ceux qui avaient essuy� la fatigue de la journ�e et le d�savantage de leur poste. Ainsi les forces du dedans �tant beaucoup diminu�es et les ennemis s'introduisant toujours dans la ville en plus grand nombre les Selinuntins furent enti�rement chass�s des entr�es des rues qu'ils occupaient.
57 Enfin, la ville �tant absolument prise, on n'entendit plus que des g�missements affreux de la part des Grecs et des cris de victoire et d'all�gresse du c�t� des Barbares. Les premiers sans d�fense ne voyaient devant eux que la mort et les vainqueurs rendus f�roces par leur succ�s, ne respiraient que le meurtre.
[2] Les Selinuntins ramass�s dans la place publique, ayant tent� l� quelque esp�ce de r�sistance, furent �gorg�s jusqu'au dernier : aussit�t apr�s les Carthaginois se r�pandirent dans toutes les rues et entrant dans les maisons, ils en enlevaient toutes les richesses et tuaient tous ceux qu'ils y rencontraient. Revenant dans les rues, ils massacraient impitoyablement tout ce qui s'offrait � eux, sans distinction de rang, d'�ge ou de sexe, enfants, jeunes hommes, femmes et vieillards.
[3] Quelques-uns coupaient les extr�mit�s des membres aux morts, selon la coutume de leur pays et portaient plusieurs mains pendues � leurs ceintures : d'autres avaient mis des t�tes coup�es sur la pointe de leurs lances. Ils d�fendirent pourtant de tuer les femmes et les enfants qui s'�taient r�fugi�s dans les temples, et ce fut l� l'unique exception que se permit leur cruaut�.
[4] Cette r�serve ne para�t pas n�anmoins d'un principe d'humanit� ou de religion : mais ils craignirent que si ces femmes et ces enfants n'esp�raient pas de trouver leur salut dans ces asiles, ils n'y missent eux-m�mes le feu pour s'ensevelir dans leurs ruines ; et ils voulaient s'en conserver le pillage d'o� ils esp�raient de tirer de grandes richesses.
[5] Car l'impi�t� de cette nation allait au point, qu'au lieu que les autres barbares �pargnent; par respect pour les dieux, ceux qui se r�fugient dans leurs temples, les Carthaginois n'�pargnaient le sang humain, que pour violer plus s�rement les demeures consacr�es aux dieux.
[6] � la fin du jour toute la ville avait �t� pill�e, toutes les maisons br�l�es ou abattues et tout le sol �tait couvert de sang et de morts. On trouva plus de seize mille cadavres, et l'on emmena plus de cinq mille esclaves.
58 Les Grecs qui servaient dans les troupes des Carthaginois �taient sensiblement touch�s de cette d�solation. Car les femmes s�par�es de tous ceux qu'elles pouvaient conna�tre, pass�rent cette nuit au milieu des insultes des soldats, et en craignaient toujours de plus grandes. Quelques-unes voyaient leurs filles pr�tes � marier expos�es � des traitements qui n'�taient ni de leur condition, ni de leur �ge :
[2] car les barbares qui ne distinguaient ni l'un ni l'autre sexe, ni les personnes libres, ni celles qui �taient n�es esclaves, ne leur laissaient que trop entrevoir ce qu'elles auraient � souffrir dans leur captivit�. Aussi les m�res qui pr�voyaient tous les malheurs qui les attendaient dans la Libye, sentaient tout le poids des humiliations et des mauvais traitements qu'elles allaient essuyer avec leurs filles, sous des ma�tres, dont la physionomie sauvage et la voix f�roce les faisaient trembler d'avance. Elles pleuraient leurs enfants vivants et �prouvant au fond de l'�me le contre-coup de tous les mauvais traitements qu'on leur faisait, d�s lors, elles se plongeaient dans une d�solation, dont la cause se renouvelait sans cesse. Au contraire, elles f�licitaient leurs p�res, leurs fr�res, leurs maris qui �taient morts en combattant pour la patrie et avant que d'avoir essuy� les affronts auxquels elle se voyaient livr�es.
[3] Il n'y eut que deux mille six cents Selinuntins qui furent assez heureux pour se sauver � Agrigente, o� ils trouv�rent autant d'amis et de bienfaiteurs que de citoyens. Car les Agrigentins, en cons�quence d'un d�cret public, partag�rent avec eux leur propre bl� qu'ils leur faisaient distribuer par mesure en chaque maison, recommandant outre cela � tous les particuliers de leur fournir tous les besoins et toutes les commodit�s de la vie � quoi ils s'�taient d�j� port�s d'eux-m�mes.
59 Ce fut alors qu'arriv�rent � Agrigente trois mille soldats d'�lite auxquels les Syracusains avaient recommand� d'aller incessamment au secours de Selinunte. Mais apprenant que la ville �tait prise, ils envoy�rent des ambassadeurs � Hannibal, pour l'inviter � rendre tous les prisonniers qu'il avait faits et � ne point toucher aux temples des dieux.
[2] Hannibal r�pondit qu'il �tait convenable que les Selinuntins n'ayant pas su conserver la libert�, �prouvassent la servitude et que les dieux m�contents de leur ville n'y voulaient plus habiter. Cependant les citoyens qui s'�taient sauv�s, lui ayant envoy� Emp�dion, Hannibal leur rendit toutes leurs richesses.
[3] Cet Emp�dion avait toujours favoris� les Carthaginois et avant le si�ge, il avait souvent conseill� � ses concitoyens de ne point entrer en guerre avec eux. En cette consid�ration Hannibal lui rendit tous les parents et tous les alli�s qu'il trouverait parmi ses captifs et permit m�me aux autres citoyens qui s'�taient enfuis de rentrer dans la ville et d'en cultiver les environs comme auparavant, sous la seule condition d'un tribut qu'ils payeraient aux Carthaginois.
[4] C'est ainsi que Selinunte fut prise 242 ans apr�s sa fondation.
XVIII.
HANNIBAL apr�s la prise de Selinunte, qu'il laissa absolument sans murailles, marcha avec toute son arm�e vers Him�re, qu'il voulait d�truire
[5] parce que cette ville avaitr �t� la cause de l'exil de son p�re Gescon, et que son grand p�re Hamilcar avait p�ri sous ses remparts, par la ruse de Gelon qui lui tua cent cinquante mille hommes et fit sur lui presqu'autant de prisonniers.
[6] Voulant avoir la revanche de cet affront, il pla�a quarante mille hommes sur quelques hauteurs un peu �loign�es d'Him�re et il environna exactement la ville, avec le reste de ses troupes actuelles s'�taient joints vingt mille Siciliens ou Sicaniens.
[7] Ayant fait monter ses machines, il fit battre les murailles de plusieurs c�t�s � la fois par des hommes qui se relevaient. Cette premi�re attaque fatigua beaucoup les assi�g�s et inspira, par le grand succ�s qu'elle eut, bien du courage aux assi�geants.
[8] Ayant ensuite creus� jusqu'au pied des murs, et par dessous, il les fit soutenir par des poutres auxquelles on mit le feu, de sorte qu'ils tomb�rent d'eux m�mes. Il y eut alors un combat terrible entre les assi�geants qui voulaient profiter de cette ouverture immense pour entrer dans la ville et les assi�g�s qui craignaient le sort des Selinuntins.
[9] C'est pourquoi regardant ce combat comme la d�cision du sort de leurs parents, de leurs enfants et de leur patrie, nom sacr� pour tous les hommes, ils vinrent � bout de repousser les Barbares et ensuite de relever la partie abattue de leurs murailles. Ils eurent pour soutien dans cette entreprise les Syracusains envoy�s � Agrigente et quelques autres alli�s qui montaient au nombre de quatre mille hommes, � la t�te desquels �tait Diocl�s de Syracuse.
60 Cependant la nuit ayant suspendu les attaques et la d�fense; d�s le lendemain les Him�riens jug�rent propos de ne pas se laisser renfermer l�chement ou imprudemment, comme avaient fait les Selinuntins. Ainsi ayant confi� la garde de leurs murailles � une garnison suffisante, ils sortirent en armes avec ce qu'ils avaient d'alli�s chez eux et firent un corps d'environ dix mille hommes.
[2] Ce corps tombant tout d'un coup et contre toute attente sur les assi�geants, leur causa une surprise extr�me et ils crurent que c'�tait un secours qui venait du dehors aux assi�g�s. Ceux-ci plus courageux et plus experts naturellement en fait d'armes que les Carthaginois, mais sur tout anim�s par la pens�e que le succ�s de cette sortie allait d�cider du salut ou de la perte de leur ville, mirent par terre les premi�res lignes des ennemis.
[3] Les autres accoururent � ce bruit en grand d�sordre et ne s'imaginant point encore qu'ils eussent affaire � des gens qu'ils croyaient enferm�s, ils perdirent beaucoup de monde dans cette surprise et dans ce tumulte ; car il se rassembla l� quatre-vingts mille hommes d'entre eux qui s'embarrassaient horriblement les uns les autres et qui se nuisaient plus � eux-m�mes qu'ils ne pouvaient faire de mal � leurs ennemis.
[4] D'un autre c�t� les Him�riens qui avaient pour t�moins leurs p�res, leurs enfants, leur famille enti�re qui les regardaient du haut des murailles, exposaient sans m�nagement leur vie pour le salut public.
[5] Aussi vinrent-ils � bout de mettre en fuite les barbares, �tonn�s de leur courage et accabl�s de leurs efforts : ils les poursuivirent jusque sur les hauteurs o� ils avaient plac� leur camp, en s'exhortant les uns les autres � ne laisser la vie � aucun des vaincus, de sorte qu'ils tu�rent six mille des assi�geants, selon
Tim�e et vingt mille selon �phore.
[6] Enfin Hannibal voyant les siens si maltrait�s, se fit suivre de tout ce qu'il avait de gens camp�s sur les hauteurs et pour secourir les fuyards, il prit les Him�riens par derri�re et les attaqua dans le d�sordre o� ils s'�taient mis eux-m�mes par l'ardeur de leur courage et de leur poursuite.
[7] Ce nouveau combat fut encore violent ; les Him�riens y eurent du dessous et furent oblig�s de reculer. Trois mille d'entre eux apr�s avoir soutenu courageusement. l'effort des ennemis et fait plusieurs actions de vigueur, furent tu�s les uns apr�s les autres.
61 Au sortir de cette bataille, il arriva au port d'Himere vingt-cinq vaisseaux que les Siciliens avaient envoy�s aux Lac�d�moniens pour satisfaire au devoir de leur alliance et qui revenaient apr�s avoir achev� leur service.
[2] Le bruit se r�pandit pourtant que c'�tait les Syracusains qui venaient ouvertement avec diff�rents alli�s au secours d'Him�re. D'autres crurent aussi qu'Hannibal prenant avec lui les vaisseaux qu'il avait laiss�s dans le port de Motye et les chargeant de ses meilleurs soldats, profiterait de cette occasion pour aller attaquer Syracuse, priv�e alors de toute d�fense.
[3] C�est pour cela que Diocl�s chef des troupes auxiliaires dans Him�re conseilla aux capitaines de vaisseaux d'aller incessamment � Syracuse pour pr�venir la prise de cette ville, qui dans la d�fense d'Him�re venait de perdre une partie de ses meilleures troupes.
[4] Qu'ainsi il �tait d'avis qu'ils partageassent ce qui leur restait de soldats, de sorte qu'ils en missent une partie sur les vaisseaux qui les conduiraient jusqu'� ce qu'ils eussent pass� les rivages qui appartenaient aux Him�riens et que l'autre partie demeur�t pour la garde et la d�fense d'Himere m�me, jusqu'au retour de ces vaisseaux.
[5] Les Him�riens furent extr�mement afflig�s de cet avis de Diocl�s, mais comme ils n'�taient pas en pouvoir de s'y apposer, on fit monter dans ses vaisseaux p�le m�le avec les soldats, les femmes et les enfants que l'on devait conduire � Messine.
[6] Diocl�s de sont c�t� prenant avec lui ce qui lui restait de troupes de terre et sans se donner le temps d'ensevelir ses morts, marcha vers Syracuse. Plusieurs Him�riens, suivis de leurs femmes et de leurs enfants, qui n'avaient pu trouver place dans les vaisseaux d�j� partis, se mirent � sa suite pour arriver par terre � Syracuse :
62 ceux qui rest�rent dans la ville pass�rent la nuit sur les murailles et sous les armes. D�s le lendemain les Carthaginois donn�rent aux murs, par le jeu de leurs machines, une attaque violente, que les assi�g�s soutinrent vigoureusement, dans l'attente des vaisseaux qui devaient les venir prendre.
[2] La d�fense de ce premier jour fut tr�s belle, mais le lendemain o� les vaisseaux qu'ils attendaient �taient d�j� � la vue d'Him�re, les machines firent tomber une grande partie des murailles et les troupes espagnoles entr�rent en foule dans la ville. Entre les Barbares les uns repoussaient les assi�g�s qui r�sistaient encore et les autres facilitaient le passage � leurs camarades.
[3] Enfin la ville �tant prise sans ressource, les vainqueurs, pendant tr�s longtemps, n'eurent d'autre occupation que de tuer impitoyablement tout ce qui tombait sous leurs mains. Mais Hannibal ayant ordonn� qu'on prit tout le reste vivant, le carnage cessa et les soldats se content�rent de s'enrichir de la d�pouille des maisons.
[4] Hannibal pour sa part pilla ses temples et apr�s en avoir fait sortir tous ceux qui s'y �taient r�fugi�s, il y fit mettre le feu. La ville fut ras�e ensuite jusqu'� niveau de terre, environ deux cents quarante ans apr�s sa fondation. Hannibal donna en garde � son arm�e les femmes et les enfants de tous les captifs ; mais pour les hommes, qui montaient au nombre de trois mille, il les fit tous conduire sur cette hauteur, o� son a�eul Hamilcar avait �t� autrefois �gorg� par l'ordre de G�lon et l� apr�s plusieurs outrages, il les fit �gorger eux-m�mes.
[5] � la fin de cette ex�cution, il licencia son arm�e et renvoya ses alli�s siciliens chacun dans leurs villes, o� ils furent suivis des Campaniens, qui se plaignaient beaucoup des Carthaginois, sur ce qu'ayant extr�mement contribu� � leurs succ�s, ils n'en avaient pas re�u des r�compenses proportionn�es � leurs services.
[5] Hannibal fit rembarquer en m�me temps les troupes de sa nation, ou dans ses vaisseaux longs, ou dans ses vaisseaux de charge ; et ne laissant dans la Sicile que ce qui suffisait pour la d�fense des alli�s, il en partit charg� de riches d�pouilles. � son arriv�e � Carthage, tous ses concitoyens vinrent au devant de lui avec de grandes acclamations, le louant beaucoup de ce qu'en tr�s peu de temps il avait fait de plus grands exploits que les G�n�raux qui l'avaient pr�c�d�.
XIX. 63
CE fut en ce temps-l� qu'Hermocrate de Syracuse revint en Sicile. Celui-ci qui avait �t� choisi pour un des trois chefs qui devaient d�fendre sa ville quand les Ath�niens vinrent l'assi�ger, s'�tait attir� dans cette fonction beaucoup d'estime de la part de ses concitoyens. Ayant �t� envoy� ensuite � la t�te de trente-cinq vaisseaux au secours des Lac�d�moniens, dont Syracuse �tait alli�e, il fut accus� par le parti qui lui �tait contraire dans sa r�publique et qui obtint son bannissement. Ainsi il remit la flotte qu'il commandait aux environs du P�loponn�se � ceux qui venaient prendre sa place.
[2] Comme il �tait ami de Pharnabase, satrape de Perse, il re�ut de lui des secours d'argent et par ce moyen il revint � Messine o� il fit construire cinq vaisseaux et leva mille hommes � ses frais.
[3] Il enr�la � peu pr�s autant d'Him�riens exclus de leur ville par sa prise r�cente. Il entreprit avec cette petite arm�e de rentrer dans Syracuse o� ses amis m�mes l'appelaient. Cependant cette tentative ayant �chou�, il revint par terre � Selinunte qu'il fit reb�tir en partie, en ramassant de tous c�t�s les Selinuntins �chapp�s du d�sastre de leur ville.
[4] Joignant � eux plusieurs autres familles qui n'avaient point d'habitation, il les rassembla dans ce m�me lieu et se fit d'ailleurs un corps de six mille hommes choisis. De l� il alla d'abord ravager les environs de Motye ; et attaquant les citoyens sortis pour d�fendre leur territoire, il en mit par terre un grand nombre et repoussa les autres jusqu'au dedans de leurs murailles. S'avan�ant ensuite du c�t� de Panorme, il fit autour de cette ville un pillage immense. Les citoyens sortirent aussi et m�me en bon ordre pour sauver leurs fruits et leurs revenus : mais il leur tua cinq cents hommes et les repoussa de m�me dans leur ville.
[5] Il porta une semblable d�solation dans tout le pays qui appartenait alors aux Carthaginois et par l� il se fit un grand nom dans la Sicile. Les Syracusains eux-m�mes se repentirent d'avoir maltrait� un si grand capitaine et la plupart �taient honteux qu'on leur reproch�t Hermocrate exil�. Plusieurs discours se tenaient � ce sujet dans leurs assembl�es, de sorte que tout le peuple opinait � le rappeler publiquement. D�s qu'il sut ces dispositions favorables, il se pr�para lui-m�me � son retour, mais en prenant des mesures contre les ennemis qu'il savait bien qu'il avait encore dans Syracuse. C'est l� qu'en �taient les affaires de la Sicile.
64 Dans la Gr�ce Thrasybule, par l'ordre des Ath�niens, fit voile du c�t� d'�ph�se avec trente vaisseaux charg�s de plusieurs soldats et de cent cavaliers. Ayant d�barqu� ses troupes, il attaqua la ville par deux endroits. Les assi�g�s firent d'abord une sortie, qui donna lieu � un grand combat : car comme toutes les forces de la ville s'�taient r�unies, les Ath�niens perdirent du premier choc quatre cents hommes, sur quoi Thrasybule jugea � propos de rembarquer ses gens et de se retirer � Lesbos.
[2] D'un autre c�t� les g�n�raux que les Ath�niens avaient � Cyzique pass�rent � Calc�doine, o� ils construisirent un fort qu'ils nomm�rent Chrysopolis et dans lequel ils laiss�rent une garnison suffisante. Ils la charg�rent d'exiger le dixi�me de tous les vaisseaux qui viendraient de la mer de Pont, dont on ne pouvait sortir que par l�.
[3] Ils s�par�rent ensuite leurs troupes; Th�ram�ne fut laiss� avec cinquante vaisseaux pour assi�ger Chalc�doine et Byzance, et Thrasybule fut envoy� dans la Thrace o� il soumit quelques villes aux Ath�niens.
[4] Alcibiade l�alla prendre l� avec trente vaisseaux, et ils vinrent ensemble dans le pays occup� par Pharnabase, o� ils firent un ravage consid�rable qui enrichit beaucoup leurs soldats : ils rassembl�rent eux-m�mes de grandes d�pouilles, dans le dessein de soulager le peuple d'Ath�nes des contributions qu'il �tait oblig� de fournir pour cette guerre.
[5] Les Lac�d�moniens voyant toutes les forces Ath�niennes occup�es dans l'Hellespont, prirent ce temps pour aller attaquer Pylos, gard�e par une garnison mess�nienne. Ils employ�rent � cette entreprise onze vaisseaux, dont il y en avait cinq de Sicile, quoique mont�s par des Spartiates. Ils firent marcher aussi une arm�e de terre pour les soutenir et la ville fut bient�t environn�e de toutes parts.
[6] � cette nouvelle la r�publique envoya au secours des assi�g�s trente vaisseaux, command�s par Anytus, fils d'Anthemion. Celui-ci s'�tant mis en mer fut assailli devant le promontoire de Mal�e de vents contraires qui le firent revenir � Ath�nes. Le peuple indign� de ce retour, l'appela en jugement comme coupable de trahison. Anytus en grand danger de sa vie se racheta avec de l'argent et l'on dit que c'est le premier Ath�nien, qui ait corrompu ses juges.
[7] Les Mess�niens qui gardaient Pylos se d�fendirent quelque temps dans l'attente d'un secours de la part des Ath�niens : mais comme les ennemis, se relevant les uns les autres, leur donnaient des assauts continuels et qu'entre les assi�g�s, les uns mouraient de leurs blessures et les autres p�rissaient de faim, ils rendirent la place par capitulation, et se retir�rent. C'est ainsi que les Lac�d�moniens rentr�rent dans Pylos, qui leur avait �t� enlev�e quinze ans auparavant par les Ath�niens et que D�mosth�ne avait fait fortifier.
65 Peu de temps apr�s les M�gariens surprirent Nys�e, soumise alors aux Ath�niens. Ceux-ci envoy�rent aussit�t contre eux Leotrophid�s et Timarque avec mille hommes d'infanterie et quatre cents chevaux. Tous les M�gariens en armes all�rent au devant d'eux et, se fortifiant encore de quelques Siciliens qui se trouv�rent en ces cantons, ils se mirent en ordre de bataille sur des hauteurs qu'on appelait les Cornes.
[2] Les Ath�niens combattirent vaillamment et renvers�rent leurs ennemis qui �taient en bien plus grand nombre qu'eux. La grande perte tomba sur les M�gariens, car il ne fut tu� que vingt des Spartiates qui les soutenaient. Les Ath�niens irrit�s de la prise de Nys�e, ne poursuivirent point les Spartiates dans leur fuite et d�charg�rent toute leur col�re sur ceux de M�gare, dont ils firent un grand carnage.
[3] Cependant les Spartiates ayant nomm� Cratesippidas chef de leur flotte et lui ayant donn� vingt-cinq vaisseaux mont�s par des soldats qu'ils avaient emprunt�s de leurs alli�s, ils le charg�rent de venger les M�gariens. Ce commandant perdit beaucoup de temps aux environs de l'Ionie et ne fit rien de remarquable.
[4] Ensuite ayant re�u beaucoup d'argent des bannis de Chio, il les ramena dans leur �le, o� il se rendit ma�tre de la Citadelle. Les bannis, rentr�s par ce moyen, chass�rent � leur tour environ six cents de ceux qui les avaient mis hors de leur patrie. Ces derniers se r�fugi�rent sur le continent qui est vis-�-vis, o� ils se saisirent d'un lieu tr�s fort de sa nature, appelle Marne, d'o� ils allaient assez souvent faire des insultes � leurs ennemis demeur�s possesseurs de Chio.
66 Peu de temps apr�s, Alcibiade et Thrasybule fortifi�rent Lampsaque et y laissant une garnison suffisante, ils all�rent avec tout le reste de leurs forces joindre Th�ram�ne qui ramageait les environs de Calc�doine, soutenu de soixante et dix vaisseaux et d'une arm�e de cinq mille hommes. Les capitaines ath�niens employ�rent toutes leurs troupes � entourer la ville d'un mur de bois, qui la prenant par derni�re l'enfermait d'un bout � l'autre de son rivage.
[2] Le gouverneur de la ville pour les Lac�d�moniens �tait Hippocrate, qui faisait la fonction d'Harmost�s ou de Pacificateur. Il commen�a par une sortie, non seulement de tout ce qu'il avait de gens de guerre, mais encore de tous les citoyens. Ce fut l'occasion d'un sanglant combat o� Alcibiade se comporta vaillamment, de sorte qu'Hippocrate y perdit la vie ; et tout le reste de ses gens fut tu� ou bless�, ou repouss� en d�sordre jusqu'au dedans des murailles.
[3] Alcibiade partit aussi pour venir dans l'Hellespont et dans la Cherson�se, o� il voulait recueillir de l'argent. Th�ram�ne demeur� seul se contenta de passer un trait� avec les habitants de Calc�doine, par lequel ceux-ci se soumirent � fournir aux Ath�niens la m�me contribution qu'auparavant ; et passant de l� � Byzance, il en forma le si�ge, et fit toutes les dispositions n�cessaires pour prendre incessamment cette ville.
[4] Alcibiade, qui �tait venu � bout d'amasser une grosse somme, fit par ce moyen une forte recrue de Thraces : il leva aussi des soldats dans toute la Cherson�se ; et suivi de ces troupes nouvelles, il se saisit d'abord de Selymbrie par trahison. L� il augmenta consid�rablement son tr�sor ; apr�s quoi, laissant une garnison dans la place, il vint joindre Th�ram�ne devant Byzance.
[5] Alors on se pr�para tr�s s�rieusement � pousser le si�ge. On avait affaire � une ville forte et pleine d'hommes r�solus et capables de se d�fendre. Car sans parler des Byzantins eux-m�mes, qui formaient un assez grand peuple, le pacificateur lac�d�monien Cl�arque avait avec lui un grand nombre de soldats du P�loponn�se ou enr�l�s ailleurs.
[6] Aussi toutes les attaques des assi�geants demeuraient-elles inutiles et ne faisaient aucune br�che assez consid�rable pour avancer le si�ge. Mais le commandant s'�tant avis� de sortir des murs pour aller demander un secours d'argent � Pharnabase, quelques Byzantins qui ha�ssaient son gouvernement, qui en effet �tait fort dur, prirent le temps de son absence pour offrir leur ville � Alcibiade. Sur la convention qui fut faite entre eux, les Ath�niens firent semblant de lever le si�ge ;
67 et mettant leurs vaisseaux � la voile d�s le soir m�me, ils firent juger qu'ils emmenaient leur troupes en Ionie. Mais ils les avaient seulement fait �carter des murailles ; ainsi, d�s que la nuit fut clause, ils les ramen�rent d'o� ils venaient et les plac�rent fort pr�s des portes. D'un autre c�t� Alcibiade avait envoy� quelques-uns de ces vaisseaux, avec ordre d'attaquer ceux qui se trouvaient dans le port de Byzance, et m�me d'ex�cuter cette commission avec un grand bruit, pour faire croire aux assi�g�s que toute l'arm�e �tait de ce c�t�-l� : pendant que l'infanterie qui �tait demeur�e aux portes de la ville serait attentive au signal qu'on devait leur donner.
[2] Les vaisseaux remplirent leur fonction � merveille en heurtant de leur proue ceux des Byzantins, ou en les accrochant avec des mains de fer, le tout accompagn� de cris effroyables ; de sorte que les soldats du P�loponn�se et les citoyens qui n'�taient pas de la conjuration ne manqu�rent pas de courir en foule au secours du port.
[3] Aussit�t les conjur�s firent para�tre le signal sur la muraille et tendirent des �chelles aux soldats d'Alcibiade, qui se trouv�rent arriv�s par ce moyen sur les remparts, sans avoir couru m�me aucun danger de la part de la garnison qui combattait ailleurs.
[4] D�s que les P�loponn�siens eurent appris cette nouvelle, ils se partag�rent en deux bandes, dont l'une demeura sur le port et l'autre accourut vers les murailles d�j� emport�es.
[5] Or, quoique les Ath�niens fussent en quelque mani�re actuellement ma�tres de la ville, les soldats de la garnison ne se d�courag�rent pas encore et les combattirent longtemps, soutenus qu'ils �taient du plus grand nombre des Byzantins. En un mot, les assi�geants ne seraient point venus � bout de leur entreprise, malgr� l'avantage qu'ils semblaient avoir acquis, si Alcibiade se pr�tant aux circonstances pr�sentes n'avait fait publier � haute voix qu'on ne ferait aucun tort aux citoyens. Cette publication fit que ceux qui entendaient le mieux les int�r�ts de leur ville tourn�rent tout d'un coup leurs armes contre les Lac�d�moniens.
[6] Le plus grand nombre de ces derniers p�rit dans cette conjoncture, malgr� la r�sistance la plus courageuse ; et les cinq cents au plus qui �chapp�rent � cette r�volution subite des esprits se r�fugi�rent aux pieds des autels.
[7] Le g�n�ral d'Ath�nes rendit aussit�t la ville aux Byzantins, en les mettant au nombre de leurs alli�s. Et � l'�gard des suppliants, ils les d�pouill�rent de leurs armes et faisant transporter leurs personnes � Ath�nes, ils laiss�rent la r�publique ma�tresse absolue du traitement qu'on voudrait leur faire.
XX. Olymp. 93 an 1. 408 avant l'�re chr�tienne.
68 Au commencement de la nouvelle ann�e les Ath�niens eurent pour archonte Euctemon, et les Romains cr��rent consuls M. Papyrius et Sp. Nautius. On commen�ait alors l'Olympiade 93 dans laquelle Eubatus de Cyr�ne remporta le prix de la course. Les Ath�niens profitant de l'avantage que la fortune leur avait donn� � Byzance, parcoururent tout l'Hellespont et emport�rent de force toutes les villes de ce d�troit, � l'exception d'Abydos.[2]
Laissant enfin Diodore et Mantith�e avec les forces n�cessaires pour garder leurs conqu�tes, ils s'en revinrent dans leur patrie, � laquelle ils venaient de rendre de grands services, et o� ils ramenaient leur flotte charg�e de riches d�pouilles. D�s qu'on les sut proches tout le peuple alla au devant d'eux; le chemin d'Ath�nes au port du Pir�e �tait couvert de vieillards, de femmes et d'enfants, qui couraient les remercier d'avoir r�tabli leur fortune :
[3] et pour dire le vrai, le seul aspect de la flotte �tait magnifique. Elle accompagnait deux cents vaisseaux pris en guerre, rempli de captifs et des richesses qu'on leur avait enlev�es. Les g�n�raux avaient couvert leurs gal�res d'armes dor�es, de couronnes et de troph�es construits avec art. La plus grande partie des spectateurs libres ou esclaves, qui s'�taient rendus l� en si grande foule, que la ville �tait demeur�e d�serte, fixaient � l'envi leurs regards sur Alcibiade en particulier.
[4] Ce G�n�ral �tait mont� pour lors � un degr� de r�putation et d'estime si universelle que les plus puissants d'entre les citoyens le regardaient comme l'homme du monde le plus propre � opposer aux fougues du peuple ; et que le peuple au contraire comptait sur lui comme sur un citoyen qui soulagerait leur pauvret� et qui se joindrait � eux pour r�sister aux entreprises que les puissants et les riches, pourraient faire � leur d�savantage.
[5] En effet, Alcibiade joignait � un grand courage le talent de la parole. Il �tait entreprenant et brave � la guerre ; il avait le port et la figure extr�mement noble, l'�me grande, l'esprit lumineux et tr�s �lev� dans ses vues : en un mot tout le monde avoir alors les yeux sur lui.
[6] On croyait voir la fortune de retour avec lui, et la f�licit� publique devait accompagner son entr�e dans la ville. Si les Lac�d�moniens avaient r�ussi sous ses ordres, que ne pouvait-on pas attendre d'un tel g�n�ral, � la t�te de ses propres concitoyens ?
69 Ainsi d�s que la flotte fut entr�e dans le port, on se pressa d'aller au devant d'Alcibiade jusque dans son vaisseau, et de l'en faire descendre, en le f�licitant en m�me temps de ses succ�s et de son retour. De son c�t� il re�ut agr�ablement tout le monde et indiqua sur le champ une assembl�e du peuple, dans laquelle il fit son apologie sur plusieurs chefs. On fut si enchant� de l'entendre, que toute la ville se condamna elle-m�me sur les d�crets qu'on avait port�s contre lui.
[2] On lui fit rendre tous ses effets qu'on avait vendus � l'encan ; on jeta dans la mer toutes les sentences qui l'avaient d�clar� coupable et on annula jusqu'aux proc�dures qui pouvaient lui �tre d�savantageuses : on obligea les Eumolpides � lever l'impr�cation dont ils l'avaient charg� lorsqu'on l'accusa d'avoir profan� les myst�res.
[3] Enfin le nommant g�n�ral des troupes de mer et de terre, on mit entre ses mains toute l'autorit� de la r�publique : il s'associa lui-m�me et de son gr� Adimante et Thrasybule.
[4] Aussit�t Alcibiade ayant �quip� cent vaisseaux, cingla vers l��le d'Andros, et s'�tant saisi du fort de Catrion, il le fit environner de murailles. Cependant tous les habitants de l'�le, accompagn�s et soutenus des soldats du P�loponn�se qui gardaient la capitale, se rassembl�rent; ce qui donna lieu � un combat, o� les Ath�niens remport�rent la victoire; plusieurs citoyens d'Andros y furent tu�s et le reste se dissipa dans la campagne, o� rentra incessamment dans la ville.
[5] Alcibiade lui donna quelques assauts, apr�s quoi il se contenta de laisser dans le fort qu'il avait pris en arrivant, une garnison convenable sous le commandement de Thrasybule et se remettant sur sa flotte, il vint faire des descentes dans les �les de Cos et de Rhodes, o� il amassa, par le pillage, de quoi subvenir � la subsistance de ses soldats.
70 Les Lac�d�moniens qui avaient perdu avec leur flotte leur g�n�ral Mindarus et l'empire de la mer, ne se laiss�rent point abattre par ces revers ; ils choisirent pour leur g�n�ral Lysander, homme d'une r�putation d�j� form�e en mati�re de guerre et d'un courage sup�rieur � toutes les entreprises et � tous les �v�nements. D�s qu'il fut entr� en fonction, il fit lever le nombre de soldats qui convenait � ses vues et en remplit autant de vaisseaux qu'il en put trouver.
[2] Passant � la hauteur de Rhodes, il prit tous ceux que les ports de cette �le purent lui fournir et les mena avec les premiers du c�t� d'�ph�se et de Milet, o� il en trouva d'autres encore il envoya chercher de l� ceux de Chio, et partit enfin d'�ph�se avec une flotte de soixante-dix voiles.
[3] Ayant appris vers ce temps l� que le jeune Cyrus, fils de Darius �tait envoy� par son p�re pour aider les Lac�d�moniens dans cette guerre, il alla au devant de lui jusqu'� Sardis dans la Lydie ; et animant encore par ses discours ce jeune prince contre les Ath�niens, il tira d'abord de lui dix mille dariques pour la solde de l'arm�e grecque. Cyrus l'invita m�me en les lui donnant � lui demander librement tout ce dont elle aurait besoin.
[4] Lysander revenant de l� � �ph�se, y manda les principaux des villes grecques de l'Asie, et se liant d'amiti� avec eux tous, il les assura que si cette guerre avait un succ�s favorable, on laisserait toutes les villes se gouverner par elles-m�mes. Cette promesse les engagea toutes � accorder plus qu'on ne leur demandait alors et � se piquer d'une �mulation extraordinaire pour aider incessamment de leurs richesses le commandant d'une guerre g�n�rale.
71 D�s qu'Alcibiade sut que Lysander assemblait une grosse arm�e � �ph�se, il fit voguer de ce c�t� l� toute sa flotte, et entrant dans quelques ports qu'il trouva sans d�fense, il en mit la plus grande partie � l'ancre autour de Notion, et en confia la garde � Antiochus, capitaine du vaisseau qu'il montait lui-m�me. Apr�s lui avoir enjoint tr�s express�ment de n'entreprendre aucun combat avant son retour, il prit les mieux arm�s de ses vaisseaux et arriva incessamment � Clazom�ne. Cette ville alli�e des Ath�niens, souffrait beaucoup alors des courses de quelques bannis.
[2] Antiochus, homme entreprenant de son naturel et qui voulait se rendre recommandable par quelque entreprise de sa t�te, transgressa l'ordre d'Alcibiade : chargeant ses dix plus forts vaisseaux de soldats et ordonnant aux capitaines de tous les autres de venir � lui au premier signal, il s'avan�a sur les ennemis et les provoqua au combat.
[3] Lysander qui avait appris de quelques transfuges qu'Alcibiade n'�tait pas l�, et qu'il avait m�me emmen� avec lui l'�lite de ses soldats, fut ravi de saisir cette occasion pour relever l'ancienne gloire de Sparte. Ainsi s'avan�ant avec toute sa flotte, il s'attacha d'abord au premier vaisseau des dix qu'amenait Antiochus et dans lequel il �tait lui-m�me, et il l'eut bient�t coul� � fond ; apr�s quoi il mit ais�ment en fuite tous les autres. � cette vue les capitaines des autres vaisseaux Ath�niens vinrent � la h�te en d�sordre au secours de leurs gens :[4]
il se donna l� une bataille navale, o� les Ath�niens trop pr�s de terre se battaient avec d�savantage de sorte que la confusion se mit dans leur flotte, qui perdit vingt-deux b�timents. Plusieurs de ceux qui les montaient furent faits prisonniers et le reste se sauva � la nage. Alcibiade. apprenant cette nouvelle revint incessamment � Notion ; et ayant renouvel� sa flotte de soldats, il vint chercher les ennemis dans leurs ports m�mes ; Lysander ne jugeant pas � propos de l'attendre fit voile du c�t� de Samos.
72 Peu de temps apr�s Thrasybule, g�n�ral des Ath�niens, conduisit vers l'�le de Thasos quinze vaisseaux, avec lesquels il r�duisit les citoyens de la ville et leur tua 200 hommes. Les ayant ensuite menac�s d�un si�ge en forme, il les obligea de reprendre leurs bannis qui favorisaient Ath�nes, et ayant laiss� l� une garnison ath�nienne, il en fit des alli�s de la R�publique.
[2] De l� il vint � Abd�re, ville maritime des plus puissantes de la Thrace, qu'il attira, de m�me � son parti. Pendant que les Ath�niens travaillaient ainsi � se fortifier au
dehors. [3] Agis roi des Lac�d�mone, qui avait une arm�e � D�c�lie, dans le voisinage d'Ath�nes prit le temps d'une nuit obscure pour se poster sous les murs m�mes de la capitale : il avait avec lui vingt-huit mille hommes d'infanterie; dont une moiti� �tait arm�e de toutes pi�ces, et l'autre seulement � la l�g�re.
[4] Il s'�tait fait suivre par douze cents chevaux, dont neuf cents lui avaient �t� fournis par les B�otiens, et les trois cents autres par le P�loponn�se. Il �tait venu si pr�s sans �tre aper�u par les gardes du dehors, il en tua une partie dans la premi�re surprise et pouffa l'autre jusqu'au dedans des murailles.
[5] Les Ath�niens au premier bruit de cette aventure f�cheuse, firent mettre en armes tout le monde, vieillards et jeunes gens : chacun �tant accouru en instant o� le p�ril semblait l'appeler.
[6] Les commandants d�couvrirent � la pointe du jour l'arm�e ennemie qui, sur quatre hommes de profondeur, occupait une longueur de huit stades : et ce qui acheva de les consterner, ils virent les deux tiers de leurs murailles environn�s par leurs ennemis.
[7] Ils envoy�rent aussit�t des cavaliers en nombre � peu pr�s �gal � celui qu'ils d�couvraient parmi leurs adversaires d'o� s'ensuivit bient�t au pied des murs un violent combat de cavalerie. La phalange se tenait �loign�e d'eux d'environ cinq stades, de sorte que les cavaliers trouv�rent tout l'espace qui leur fallait pour donner ce spectacle � ceux qui bordaient le haut des murailles.[8]
Les B�otiens qui se ressouvenaient de la victoire qu'ils avaient remport�e sur les Ath�niens � Delium, ne voulaient pas leur c�der l'avantage. Et les Ath�niens qui avaient pour t�moins oculaires leurs propres citoyens, qui les connaissaient par leur nom et par leur visage, se d�fendaient jusqu'� la mort.
[9] Enfin, surmontant ceux qu'ils avaient en t�te, ils en tu�rent un nombre consid�rable et pouss�rent tout le reste jusqu'� leur phalange. Mais pendant que celle-ci s'avan�ait pour porter du secours � ses cavaliers maltrait�s, les citoyens eurent le temps de se retirer dans leur ville.
73 Agis qui ne crut pas convenable d'assi�ger Ath�nes m�me en ces circonstances dressa son camp dans l'Acad�mie. Il aper�ut le lendemain que les Ath�niens avaient �lev� un troph�e ; aussit�t il mit ses troupes en ordre de bataille et envoya faire un d�fi aux citoyens sur le droit d'�lever un troph�e.[2]
Les Ath�niens sortirent aussit�t de la ville et se rang�rent le long de leurs murs. Les Lac�d�moniens commenc�rent le combat, mais comme on faisait pleuvoir sur eux du haut des remparts une gr�le de traits, ils s'�loign�rent bient�t et, allant de l� ravager le reste de l'Attique, ils reprirent de cette mani�re la route du P�loponn�se.
XXI.[3] ALCIBIADE qui �tait pass� de Samos � la c�te de Cumes avec toute sa flotte, fit de mauvaises querelles aux habitants de cette ville, pour avoir un pr�texte apparent de piller leur territoire. Il commen�a par se saisir de tous ceux qu'il rencontrait et il les traitait en prisonniers de guerre.
[4] Comme on venait d'abord sans ordre et tumultuairement � leur secours, Alcibiade se trouva assez longtemps le plus fort ; mais les habitants de Cumes et ceux de la campagne ayant eu le temps de se r�unir pour s'opposer � cette violence, on le for�a, lui et ses gens, d'abandonner leurs captifs et de s'enfuir dans leurs vaisseaux.
[5] Alcibiade f�ch� d'avoir eu le dessous en cette rencontre, fit venir des troupes de Mityl�ne et les disposant en bataille devant Cumes, il esp�rait d'attirer les citoyens � un combat ; mais comme personne ne sortait, il se contenta de br�ler les environs et se retira � Mityl�ne.
[6] Ceux de Cumes envoy�rent des ambassadeurs � Ath�nes pour se plaindre d'Alcibiade qui avait insult� une ville, leur alli�e et qui ne leur avait donn� aucun sujet de m�contentement. � cette occasion, il s'�leva beaucoup d'autres plaintes contre Alcibiade. Quelques soldats de Samos qui n'�taient pas contents de lui se rendirent � Ath�nes et l'accus�rent dans l'assembl�e du peuple de favoriser les Lac�d�moniens et d'entretenir commerce avec Pharnabase par le moyen de qui il esp�rait, d�s que la guerre serait finie de se rendre ma�tre de ses concitoyens.
74 La multitude pr�ta l'oreille � ces d�positions et la gloire d'Alcibiade commen�a d�s lors � baisser, tant � cause du malheur arriv� � sa flotte que de l'offense volontaire qu'il avait faite � la ville de Cumes. Le peuple d'Ath�nes pour s'assurer contre ses entreprises nomma dix g�n�raux, Conon, Lysanias, Diom�don, P�ricl�s, Erasinide, Aristocrate, Archestrate, Protomachus, Thrasybule et Aristog�ne; l'assembl�e ordonna sur le champ au premier d'entre eux, qui �tait Conon, d'aller prendre la flotte entre les mains d'Alcibiade,
[2] qui lui remit, sans h�siter toute l'arm�e qu'il commandait : mais il se garda bien de retourner � Ath�nes et ne se r�servant qu'une gal�re, il se retira � Pactye de Thrace. Il eut tr�s grande raison de ne point s'exposer � la col�re du peuple, foment�e par les accusations de ses ennemis.
[3] L'avidit� m�me avec laquelle on recevait ces accusations, en attirait un plus grand nombre. La plus consid�rable fut au sujet des chevaux qu'il avait men�s aux jeux olympiques, et elle le fit condamner � une amende de huit talents. Un certain Diom�de son ami, lui avait pr�t� pour Olympie un char � quatre chevaux. Dans le certificat qu'on tirait de ceux qui se pr�sentaient pour la course, Alcibiade d�clara que ces chevaux lui appartenaient : et quand ils eurent gagn� le prix, non seulement il ne rendit pas � Diom�de la justice d'avouer que les chevaux �taient � lui, mais il ne voulut pas lui rendre les chevaux m�me qu'on lui avait pr�t�s.
[4] Se reprochant donc int�rieurement tous les torts qu'il avait eu, il eut peur d'en subir la punition et il s'en mit � couvert par la fuite. On �tablit dans cette m�me Olympiade une course de chariot � deux chevaux.
75 Ce fut en cette m�me ann�e que mourut Pleistonax roi de Sparte, apr�s un r�gne de huit ans. Pausanias qui fut son successeur en r�gna quatorze. Tous les habitants de l'�le de Rhodes partag�s jusqu'ici en plusieurs villes, savoir, Elyse, Lindus et Camire, se r�unirent en une seule, qui porte aujourd'hui le nom de Rhodes.
XXII. [2] HERMOCRATE de Syracuse, suivi de toutes les troupes qu'il commandait, sortit de Selinunte et, se pla�ant autour d'Himere, il se logea dans les environs de cette ville, actuellement d�truite. Ayant recherch� soigneusement tous les endroits o� les Syracusains avaient camp�, il recueillit leurs ossements et, apr�s les avoir mis sur des chariots faits expr�s et orn�s comme en une pompe fun�bre, il les ramena dans leur patrie.
[3] Mais comme il �tait d�fendu par les lois aux bannis d'entrer dans la ville, il s'arr�ta sur des hauteurs des environs et envoya quelques-uns des siens conduire les chariots dans Syracuse :
[4] son dessein dans toute cette conduite �tait de faire en sorte que Diocl�s, qui s'opposait le plus � son retour, encourut la haine publique dans une circonstance, o� le refus de recevoir Hermocrate, paraissait tomber sur les morts qu'il amenait avec lui et � l'�gard desquels il donnait des marques de pi�t� et de religion qui devaient lui attirer l'affection du peuple.
[5] D�s que les corps morts furent entr�s, il y eut de la division dans l'assembl�e. Diocl�s eut la hardiesse de s'opposer � leur s�pulture, malgr� le grand nombre de ceux qui la demandaient. Ce dernier parti demeura le plus fort, les morts furent ensevelis et l'on exila Diocl�s lui-m�me. Mais ils ne re�urent pas pour cela Hermocrate. On redoutait sa hardiesse et l'on craignait que parvenant � quelque magistrature, il n'usurp�t l'autorit� absolue et tyrannique.
[6] Ainsi, Hermocrate qui ne crut pas le temps convenable pour user de violence, s'en revint � Selinunte. Ses amis l'ayant mand� quelques temps apr�s, il se mit en marche � la t�te de trois mille hommes et traversant le territoire de Gela, il arriva de nuit au lieu qu'on lui avait marqu�;
[7] mais une partie de ses troupes �tant encore derri�re, il s'avan�a avec le peu qu'il en avait avec lui, jusqu'� la porte de l'Achradine
: il aper�ut de l� que ses amis de la ville s'�taient saisis en dedans des postes favorables pour le faire entrer. Ainsi, il eut le temps d'attendre ceux de ses gens qui arriv�rent les derniers.
[8] Les Syracusains apprenant ce qui se passait, s'assembl�rent en armes dans la place publique o� Hermocrate et ses soldats s'�tant bient�t montr�s ; ils le tu�rent, lui et la plus grande partie de ses adh�rents. Au sortir de ce tumulte ils appel�rent en jugement ceux qui restaient en vie, et les condamn�rent � l'exil.
[9] On fit passer pour morts en cette occasion quelques-uns de ceux qui n'avaient �t� que bless�s, pour les sauver de la fureur du peuple. De ce nombre l� fut Denys, qui dans la suite devint tyran de Syracuse. Voil� quels surent les �v�nements de cette ann�e.
XXIII.
Olym. 93. an 2. 407 ans avant l'�re chr�t.
76 DANS la suivante Antigen�s fut archonte d'Ath�nes et les Romains eurent pour consuls Manius Aemilius et C. Val�rius. Conon g�n�ral des Ath�niens, ayant re�u de nouvelles troupes � Samos, fit radouber les vaisseaux qu'il avait l� ; il en re�ut d'autres de la part des alli�s, et il fit toutes ses diligences pour rendre sa flotte �gale � celle des ennemis.
[2] Les Spartiates, de leur c�t�, envoy�rent Callicratid�s prendre le commandement de leur arm�e navale � la place de Lysander qui avait fait son temps. Le nouveau g�n�ral, encore � la fleur de son �ge, �tait n� bon, sans aucun vice de son naturel, et n'en ayant pris aucun par la communication avec les �trangers qu'il n'avait point fr�quent�s encore ; en un mot, il �tait le plus juste des Spartiates ; et dans tout le temps de son autorit�, il ne donna jamais le moindre sujet de plainte, ni � sa patrie ni aux particuliers qu'il commandait. Il se montra extr�mement s�v�re � l'�gard de ceux qui entreprirent de le corrompre par argent, et il les fit appeler en justice.
[3] Partant de Lac�d�mone pour arriver � �ph�se, il prit des vaisseaux en diff�rents ports ; auxquels joignant ceux qu'il re�ut des mains de Lysander, il se vit une flotte de cent quarante voiles. Les Ath�niens tenaient alors la citadelle de Delphinium dans l'�le de Chio. Callicratid�s y conduisit sa flotte enti�re dans le dessein d'en faire le si�ge.
[4] La garnison Ath�nienne, qui ne montait qu'� 500 hommes, effray�e du grand nombre des ennemis, rendit la place et assura sa retraite par capitulation. Callicratid�s fit raser aussit�t cette forteresse, et passant de l� � Teos, il surprit cette ville pendant la nuit, et y �tant entr� sans obstacle, il la pilla :
[5] il vint tout de suite Lesbos et campa devant Methymne, d�fendue par une garnison Ath�nienne. Il en battit quelque temps les murailles sans aucun succ�s : mais bient�t les m�contents lui en livr�rent l'entr�e. Il en pilla toutes les richesses, mais il �pargna les habitants et les laissa ma�tres de leur ville.
[6] Voulant aller � Mitylene, autre ville de Lesbos, il chargea le lac�d�monien Thorax de conduire incessamment ses soldats par terre, pendant qu'il c�toyait les rivages avec sa flotte.
77 D'un autre c�t� Conon, g�n�ral d'Ath�nes, avait soixante et dix vaisseaux les mieux �quip�s en guerre, qu'aucun capitaine ath�nien en eut jamais rassembl�s. Il �tait venu avec de si grandi pr�paratifs, dans le dessein de secourir Methymne.
[2] Mais la trouvant prise, il vint mouiller � une de ces petites �les qui portent ensemble le nom de cent. Ayant d�couvert d�s le lendemain toute la flotte des ennemis, qui surpassait la sienne du double, il ne crut pas qu'il y eut de la prudence � l'attaquer, du moins en cet endroit. Ainsi il fit force de voiles pour aller plus loin, et cependant il accrocha en passant quelques vaisseaux ennemis. Il comptait de risquer le combat avec plus d'avantage, � la hauteur de Mityl�ne par ce que s'il avait le dessus, il aurait plus d'espace pour poursuivre les vaincus et si au contraire il perdait la bataille, il trouverait une retraite dans le port.
[3] Ayant donc fait rentrer dans sa flotte tous les soldats descendus aux cent �les, il fit ramer assez lentement pour donner lieu aux Spartiates de le joindre. Les Spartiates, au contraire, s'avan�aient en diligence, dans l'espoir de se saisir de quelques vaisseaux � la queue de la flotte ath�nienne.
[4] Conon prit alors de l'avance ; mais les vaisseaux lac�d�moniens fournis de rameurs vigoureux, le poursuivirent avec tant d'efforts, qu'ils se lass�rent eux-m�mes et se trouv�rent tr�s �loign�s de leur flotte. Conon qui se vit fort pr�s de Mitylene et qui s'aper�ut de cet �puisement des rameurs et de cette s�paration de la flotte ennemie, fit aussit�t �lever l'�tendard rouge c'�tait le signal convenu avec tous les capitaines de vaisseaux.
[5] Les Ath�niens se tourn�rent au m�me moment contre leurs ennemis qui les touchaient. Il s'�leva un cri g�n�ral dans leur flotte et toutes les trompettes sonn�rent la charge. Les Spartiates �tonn�s de ce premier choc, se h�terent de rejoindre leurs vaisseaux les moins avanc�s pour faire face tous ensemble l'ennemi. Mais comme la vivacit� de l'attaque leur en laissait � peine le temps, ils se trouvaient d�s le commencement du combat dans une esp�ce de d�sordre et ne pouvaient parvenir � se mettre en ligne avec leurs derniers vaisseaux.
78 Conon profita habilement de cet avantage. Il serrait les vaisseaux de pr�s ; il les emp�chait de se joindre ; il heurtait les uns de fa�on � les entrouvrir et faisait tomber les rames des autres. Cependant aucun des vaisseaux oppos�s � Conon ne recula. Ils maintenaient � force de rames leur poupe � sa place, jusqu'� ce que leurs vaisseaux les plus �loign�s fussent arriv�s.
[2] Mais l'aile gauche des Ath�niens fit c�der la partie � qui elle avait affaire, et l'ayant mise en fuite, elle la poursuivit longtemps. Cependant tous les vaisseaux lac�d�moniens s'�tant enfin r�unis, Conon appr�henda leur grand nombre. Il s'abstint de poursuivre ceux qui fuyaient et se retira dans
Mitylene avec quarante vaisseaux. [3] La flotte de Sparte s'�tant aussi rassembl�e, environna de toutes parts les vaisseaux d'Ath�nes, qui s'�taient s�par�s les uns des autres dans la poursuite de cette partie des ennemis, sur laquelle ils avaient eu de l'avantage. On leur ferma le retour dans Mitylene oit ils comptaient de rejoindre Conon et on les contraignit d'�chouer sur la c�te. L'�quipage comprit alors qu'il n'avait plus d'autre ressource que de se jeter tous sur le rivage : ainsi abandonnant les b�timents aux Spartiates, il se sauva par terre et � pied dans Mitylene.
[4] Callicratid�s en cette rencontre se trouva avoir fait une prise de trente vaisseaux dont la perte avait ruin� la flotte ennemie ; ainsi il songea � poursuivre sa victoire et il s'avan�a jusqu'� Mitylene pour l'assi�ger. Conon s'attendait bien � ce si�ge, et il disposa d'abord toutes choses pour fermer l'entr�e du port ; il fit remplir de grosses pierres un nombre de petites barques qu'on enfon�a dans l'eau � l'entr�e du bassin qui �tait �troit, et il fit remplit le milieu qui �tait profond et spacieux de vaisseaux de charge, pleins aussi de pierres �normes.
[5] Les Ath�niens et les citoyens de Mityl�ne furent encore aid�s par un grand nombre des habitants de la campagne, qui vinrent d'eux-m�mes prendre part aux travaux du si�ge et � la d�fense de la ville. Callicratid�s fit d�barquer ses troupes sur le rivage le plus proche des murs, apr�s en avoir fait l'enceinte, il �leva un troph�e au sujet de la victoire qu'il avait remport�e sur mer : le lendemain il choisit les meilleurs de ses vaisseaux et leur enjoignant de ne point s'�carter du sien, il entreprit d'entrer dans le port et de forcer la barri�re que les ennemis y avaient pos�e.
[6] Conon, dont la flotte �tait demeur�e � la rade, mit sur les gal�res une partie de ses gens auxquels il recommanda de pr�senter toujours la proue aux ennemis, et il fit monter les autres sur de plus grands vaisseaux : il en fit placer quelques-uns pr�cis�ment � l'entr�e du port, qui par ce moyen demeurait ferm� tant du c�t� de la terre, que du c�t� de la mer ;
[7] et Conon lui-m�me occupant l'intervalle qui restait entre cette d�fense et la flotte ennemie, appelait celle-ci au combat : on jetait de dessus les ponts les plus �lev�s de grosses pierres sur les ennemis ; ceux qui �taient � l'entr�e du bassin en interdisaient l'approche m�me.
79 Cependant les soldats du P�loponn�se ne marquaient pas moins d'ardeur que leurs adversaires; car les vaisseaux se joignant par les flancs, leurs plus braves soldats montaient sur les ponts et le combat naval ressemblait � un combat de terre : ils passaient m�me sur les vaisseaux ath�niens anim�s par l'avantage qu'ils avaient d�j� remport� sur eux.
[2] Les soldats tant d'Ath�nes que de Mityl�ne, persuad�s que leur salut et leur vie d�pendait uniquement de la victoire, consentaient plut�t � se faire tuer qu'� abandonner leur rang. Cet �mulation r�ciproque des deux c�t�s rendit le combat long et terrible, et l'on s'abandonnait au p�ril de part et d'autre :
[3] les uns couverts des traits demeuraient morts sur les ponts et les autres encore vivants tombaient dans la mer. Le feu de l'action les emp�chant de sentir qu'ils �taient bless�s, ils combattaient encore. Mais un grand nombre de Spartiates �tait renvers� par les pierres de tailles aiguis�es en pointe que les Ath�niens faisaient pleuvoir sur eux d'un poste avantageux pour cet effet.
[4] Cependant comme la dur�e du combat devenait excessive et qu'il y avait d�j� un nombre prodigieux d'hommes tu�s de part et d'autre, Callicratid�s fit sonner la re traite pour donner quelque repos � ses soldats.
[5] Mais les ayant fait remonter peu de temps apr�s sur leurs vaisseaux, leur vigueur et leur nombre fit enfin reculer les Ath�niens, qu'ils poursuivirent jusques dans le port de la ville, aupr�s duquel le g�n�ral lac�d�monien, malgr� tous les obstacles qu'il rencontra, vint � bout de jeter l'ancre ;
[6] car le combat s'�tait donn� devant le grand port plus beau que l'autre, mais qui n'appartient pas proprement � Mityl�ne, c'�tait celui de l'ancienne ville situ�e dans une petite �le s�par�e, vis-�-vis de laquelle on a b�ti la nouvelle ville dans Lesbos m�me. Or entre la grande �le et la petite il y a un d�troit ou un Euripe o� l'eau est prodigieusement agit�e, et qui est de ce c�t�-l� une d�fense consid�rable de la ville.
[7] Cependant Callicratid�s mit des troupes � terre en cet endroit m�me, pour environner Mitylene de toutes parts ; c'est l� qu'en �tait alors ce si�ge.
XXIV. [8] DANS la Sicile, ceux de Syracuse envoy�rent une ambassade � Carthage pour se plaindre de la guerre qu'on leur �tait venu faire et pour inviter les Carthaginois � cesser leurs hostilit�s. Les Carthaginois ne donn�rent que des r�ponses ambigu�s; et cependant ils faisaient de grandes lev�es de soldats par toute l'Afrique dans le dessein d'assujettir toutes les villes de la Sicile. Mais avant que de conduire une arm�e � cette exp�dition, ils choisirent quelques-uns de leurs citoyens, suivis d'un certain nombre de volontaires de leur pays, pour aller b�tir aupr�s des Bains chauds de la Sicile, une ville � laquelle ils donn�rent, � cause de ce voisinage le nom de Thermes.
Olympiade 93, an 3. 406 ans avant l'�re chr�t.
80 Au commencement de l'ann�e suivante Callias fut archonte d'Ath�nes et l'on cr�a consuls � Rome L. Furius et Cn. Pompeius. En cette ann�e les Carthaginois enfl�s des succ�s qu'ils avaient d�j� eus dans la Sicile, con�urent le dessein de se rendre ma�tres de l'�le enti�re : ils assembl�rent � ce dessein de grandes forces, � la t�te desquelles ils mirent Hannibal, ce m�me capitaine qui avait d�truit les villes de Selinunte et d'Him�re. Ils lui confi�rent un plein pouvoir dans tout ce qui concernait cette guerre ;
[2] mais comme il �tait d�j� sur l'�ge et qu'il refusait m�me cette commission, on lui donna pour lieutenant Himilcar, fils d'Hannon, qui �tait de la m�me famille que lui. Ces deux g�n�raux, apr�s avoir propos� la chose dans le S�nat, envoy�rent des Carthaginois des plus distingu�s et fournis de gros ses sommes d'argent, les uns en Espagne, et les autres dans les �les Bal�ares, pour y enr�ler le plus de soldats qu'ils leur serait possible :
[3] et eux-m�mes firent de grandes lev�es de troupes dans la Lybie, dans le pays propre des Carthaginois et dans Carthage m�me. Ils en envoy�rent chercher aussi chez leurs alli�s, tels qu'�taient les rois de Mauritanie et de Numidie, et dans les provinces voisines de la ville de Cyr�ne ;
[4] ils pass�rent m�me en Italie, o� ils engag�rent beaucoup d'habitants de la Campanie, qu'ils amen�rent avec eux dans l'Afrique. Ils savaient de quelle utilit� leur pouvaient �tre les soldats de ce pays-l�, et ils ne comptaient plus sur ceux qu'ils avaient laiss�s en Sicile, et qui m�contents des Carthaginois avaient pris parti dans les troupes siciliennes.
[5] Quand toutes ces troupes se furent rendues � Carthage, elles se trouv�rent monter, en comptant la cavalerie, au nombre de six vingt mille hommes, suivant le calcul de
Tim�e, ou m�me de trois cents mille, au rapport d'�phore. Les Carthaginois se disposant au d�part, firent radouber tous leurs vaisseaux de guerre et pr�par�rent jusqu'� mille vaisseaux de charge.
[6] Ils envoy�rent d'avance quarante gal�res dans la Sicile. Les Syracusains se h�t�rent de se montrer aupr�s du mont Erix, avec une flotte � peu pr�s �gale � celle de leurs ennemis. Carthage perdit en cette premi�re attaque quinze vaisseaux et tout le reste prit le large en mer � la faveur de la nuit.
[7] D�s que la nouvelle de cet �chec fut arriv�e � Carthage, Hannibal se mit en mer avec cinquante vaisseaux, pour assurer son entreprise et ne pas laisser le temps � Syracuse de profiter de son avantage.
81 Le bruit de l'approche de ce g�n�ral s'�tant r�pandu dans toute l'�le, toutes les villes crurent qu'il amenait son arm�e enti�re. L�-dessus les habitants de l'�le, qui avaient ou� parler de ces grands pr�paratifs, voyant bien qu'il s'agissait de la fortune totale de la Sicile... tomb�rent dans de grandes inqui�tudes.
[2] Ceux de Syracuse envoy�rent aussit�t des d�put�s aux Grecs de l'Italie et aux Lac�d�moniens, pour les prier de se joindre � eux dans cette guerre. Ils firent la m�me chose � l'�gard de ceux qui avaient le plus d'autorit� dans les villes siciliennes, et leur repr�sent�rent qu'il s'agissait du salut public et de la libert� g�n�rale de leur patrie.
[3] Les citoyens d'Agrigente en voyant former cet orage, con�urent bien qu'ils �taient les premiers sur lesquels ils viendrait fondre. Ainsi ils commenc�rent � se fournir de bl�s et de toute autre sorte de provisions et � retirer dans leur ville tous les fruits de la campagne qui pouvaient y �tre transport�s.
[4] La Ville d'Agrigente et son territoire �tait alors une des plus heureuses habitations qu'il y eut au monde, et il me para�t convenable d'en faire ici quelque d�tail. Les vignes y �taient d'une beaut� et d'une hauteur extraordinaire ; mais la plus grande partie du pays �tait couverte d'oliviers, qui donnaient une quantit� prodigieuse d'olives, qu'on portait vendre � Carthage
[5] car en ce temps-l� il y avait peu de plantations dans la Libye ; de sorte que les Siciliens tiraient des richesses consid�rables de Carthage par le commerce de leurs fruits. C'est l� ce qui avait donn� lieu � ces monuments superbes, dont je ne ferai ici qu'une l�g�re description.
82 La construction des temples des Agrigentins, et particuli�rement de celui de Jupiter, fait sentir qu'elle �tait la magnificence des hommes de ce temps-l�. La plupart des autres temples ont �t� br�l�s ou ras�s dans les prises fr�quentes de cette ville et les m�mes guerres renouvel�es jusqu'� sa destruction enti�re, ont toujours emp�ch� qu'on n'ait mit le comble � celui de Jupiter.
[2] Ce Temple a 340 pieds de longs, 60 pieds de large et 120 pieds de haut, jusqu'� la naissance de la vo�te : il est le plus grand de tous les temples de la Sicile et on peut le comparer de ce c�t� l� avec les plus beaux qui se trouvent partout ailleurs; car bien qu'il n'ait jamais �t� achev�, le dessein en para�t tout entier.
[3] Mais au lieu que les autres temples se soutiennent seulement ou sur des murs, ou sur des colonnes, on a employ� dans celui-ci ces deux pratiques d'architecture jointes ensemble ; car d'espace en espace on a plac� dans les murs des piliers qui s'avancent en dehors en forme de colonnes arrondies, et en dedans en forme de pilastres taill�s carr�ment. En dehors les colonnes ont vingt pieds de tour et comme elles sont cannel�es, un homme pourrait se placer dans une de ces cannelures : les pilastres du dedans ont 12 pieds de largeur :
[4] les portes sont d'une beaut� et d'une hauteur prodigieuse. Sur la face orientale on a repr�sent� en sculpture un combat de G�ants qui est admirable par la grandeur et par l'�l�gance des figures. Du c�t� de l'occident est la prise de Troie o� l'on distingue tous les h�ros par la diff�rence de leur habillement et de leurs armes.
[5] Il y avait en ce temps-l� hors de la ville un lac fait de main d'homme de sept stades de tour et de vingt coud�es de profondeur; on avait eu soin de le fournir de toute sorte de poissons pour la magnificence des repas publics ; la surface de ses eaux �tait couverte de cygnes et d'autres oiseaux qui formaient un spectacle tr�s amusant et tr�s curieux.
[6] Mais rien ne marque mieux le luxe des Agrigentains et leur go�t pour le plaisir, que les tombeaux ou les monuments dress�s par leur ordre, � des chevaux qui avaient gagn� le prix de la course, ou m�me � de petits oiseaux �lev�s dans les maisons particuli�res par de jeunes gar�ons ou de jeunes filles. Tim�e assure qu'il avait vu plusieurs de ces monuments qui subsistaient encore de son temps.
[7] Dans l'Olympiade qui pr�c�da celle o� nous sommes ici et qui �tait la 92e, Exaenete d'Agrigente �tant demeur� vainqueur � la course du stade, fit � son retour son entr�e dans sa ville sur un char, accompagn� d'un grand nombre d'autres, entre lesquels il y en avait trois cents attel�s chacun de deux chevaux blancs, tous Agrigentins.
[8] On y �levait les enfants dans une propret� qui allait jusqu'� la mollesse : ils portaient des habits d'une finesse extraordinaire et garnis d'or ; leur toilette �tait charg�e de bo�tes et d'autres bijoux d'or et d'argent.
83 Le plus riche des Agrigentins en ce temps-l� �tait Gellias, qui avait chez lui plusieurs appartements pour des h�tes, et qui faisait tenir devant sa porte un certain nombre de domestiques, dont la commission �tait d'inviter tous les �trangers � venir loger chez lui. Plusieurs autres citoyens faisaient a peu pr�s la m�me chose et recevaient leurs h�tes avec toute sorte de bienveillance
et de franchise; c'est ce qui a fait dire au po�te Empedocle parlant d'Agrigente ;
Pour tout Navigateur port heureux et fid�le.
[2] Il arriva un jour que cinq cents cavaliers de Gela, dans un temps d'hiver pass�rent par Agrigente ; Gellias les re�ut tous dans sa maison et fit pr�sent � chacun d'eux d'une tunique et d'une robe qu'il trouva chez lui sur le champ. C'est
Tim�e qui raconte ce fait dans son 15e livre.
[3] Polyclite dans ses Histoires fait la description d'une cave qui �tait dans la maison de Gellias, comme d'une chose qu'il a vue lui-m�me, dans le temps qu'il portait les armes au service des Agrigentins : il dit qu'il y avait dans cette cave trois. cens tonnes, toutes creus�es dans la m�me pierre et dont chacune contenait cent urnes. Il ajoute qu'au dessus de ces tonnes on voyait une esp�ce de r�servoir d'une terre incrust�e, et qui contenait mille de ces urnes, duquel on faisait couler le vin dans les tonnes.
[4] Il dit enfin que Gellias, homme d'un caract�re admirable, �tait d'ailleurs d'une figure tr�s mince, jusques-l� qu'ayant �t� envoy� en ambassade � la ville de Centoripine, son premier abord dans l'assembl�e fit �clater de rire tous les assistants, tr�s mal � propos � la v�rit�; mais ils ne comprenaient pas comment un homme d'une si haute r�putation, pouvait avoir une mine si basse. Il leur fit payer cet affront, en disant que les Agrigentins envoyaient des hommes beaux et bien faits aux villes illustres de la Sicile ; mais que pour celles qui n'avaient aucune sorte de distinction, ils choisissaient des ambassadeurs semblables � elles.
84 Au reste Gellias n'�tait pas le seul homme riche qu'il y eut dans Agrigente. Antisthene, surnomm� le Rhodien, c�l�brant les noces de sa fille traita tous les citoyens par chaque rue, et faisait suivre la mari�e par 800 chariots ; cet �quipage fut m�me augment� par un grand nombre de cavaliers des environs, tous invit�s, et qui lui faisaient cort�ge :
[2] magnificence encore effac�e par la quantit� des feux qui furent allum�s � cette occasion : il fit charger de bois les autels des dieux dans les temples et tous ceux que la d�votion populaire avait plac�s dans les rues et ayant fourni encore des b�ches coup�es et des sarments � tous les citoyens qui occupaient les boutiques, il leur recommanda de mettre le feu sur tous les autels de leur voisinage, dans l'instant qu'ils verraient allumer celui de la citadelle.
[3] Cet ordre ayant �t� ex�cut�, la mari�e se mit en marche, pr�c�d�e d'une infinit� de gens qui portaient des, flambeaux � la main de sorte que toute la ville fut en un instant remplie de lumi�re au milieu de la nuit ; et les rues ni les places ne pouvaient contenir la multitude de ceux qui avaient �t� attir�s � ce spectacle par la magnificence de cet homme et par la faveur qu'on lui portait. Dans le temps dont nous parlons, le nombre des habitants naturels d'Agrigente �tait de plus de 20.000 personnes ; mais en y joignant les �trangers qui �taient venus s'y �tablir, on y pouvait compter deux cent mille �mes.
[4] On dit de ce m�me Antisth�ne que voyant son fils qui pers�cutait un homme pauvre de ses voisins, pour l'obliger � lui vendre son champ, il l'en reprit d'abord, mais, comme la passion de son fils s'augmentait toujours pour cet accroissement de terrain, il lui dit qu'au lieu de chercher � rendre ce voisin plus pauvre, comme il croirait l'�tre en c�dant son h�ritage, il devait chercher � le rendre plus riche parce qu'alors se trouvant trop serr� dans le petit bien qui appartenait, il ne manquerait pas de le vendre pour se mettre ailleurs plus au large.
[5] Au reste l'abondance de toutes choses avait jet� les Agrigentins dans un tel exc�s de mollesse, que pendant le si�ge fatal que nous allons raconter, il fallut faire une ordonnance par laquelle il �tait d�fendu � tout citoyen montant la garde � son tour dans la citadelle, d'avoir plus d'un matelas, d'une couverture, d'un chevet et de deux coussins.
[6] Or on peut conclure de l'aust�rit� qu'ils trouvaient � �tre renferm�s alors dans ces bornes l�, quel �tait leur genre de vie dans les temps heureux. Je n'ai pas cru devoir omettre ce d�tail ; mais je n'ai pas dessein non plus de le porter plus loin et je reviens � des choses plus consid�rables.
85 Les Carthaginois ayant d�barqu� leurs troupes dans la Sicile, s'attach�rent d'abord � la ville d'Agrigente et form�rent aussit�t deux camps ; l'un sur quelques hauteurs des environs, compos� d'Espagnols et d'Africains au nombre de quarante mille hommes, et l'autre plus pr�s de la ville. Ils environn�rent celui-ci d'un foss� profond garni d'une palissade :
[2] ils firent avant toutes choses une d�putation aux Agrigentins, par laquelle ils les invitaient de faire avec eux une alliance d'armes, ou du moins de demeurer neutres, ajoutant qu'� cette condition les Carthaginois les regarderaient encore comme leurs amis. La ville ayant refus� ces deux partis, le si�ge commen�a.
[3] Les Agrigentins mirent aussit�t sous les armes tous ceux qui �taient en �ge de les porter : ils plac�rent les uns sur les murailles et les autres en des postes de r�serve, d'o� ils devaient aller relever leurs camarades. Ils avaient alors parmi eux, au rapport de
Tim�e, le Spartiate Dexippe, qui �tait venu fort � propos avec un secours de quinze cents hommes, qu'il amenait de Gela o� il r�sidait et o� il �tait extr�mement consid�r� � cause de sa patrie.
[4] Les Agrigentins l'avaient pri� de lever � leurs d�pens le plus de troupes qu'il lui serait possible et de venir se mettre lui-m�me � leur t�te. Ils �taient soutenus alors par huit cents Campaniens, qui avaient servi auparavant sous Imilcar. Ces derniers se camp�rent sur une hauteur, qu'on appelait l'Ath�n�e, tr�s avantageusement situ�e pour la d�fense de la ville.
[5] Hannibal et Imilcar, g�n�raux des Carthaginois, ayant bien observ� les murailles, y d�couvrirent un endroit faible et par lequel il �tait ais� de se faire un passage ; ils y amen�rent deux tours de bois d'une hauteur prodigieuse : ils combattirent de l� un jour entier et apr�s avoir tu� bien du monde aux assi�g�s, ils sonn�rent eux-m�mes la retraite; et les assi�g�s, dans une sortie qu'ils firent la nuit suivante, mirent le feu � ces machines �normes.
86 Hannibal se pressa de son c�t� d'attaquer la ville par plusieurs endroits � la fois : il mit tous ses soldats en oeuvre pour apporter les pierres de tous les tombeaux qui �taient autour d'Agrigente et pour en combler les foss�s jusqu'aux pieds des murs : cet ouvrage fut bient�t achev� par le grand nombre de ceux qui y travaillaient. Au m�me moment une superstition jeta la frayeur dans l'�me des assi�geants.
[2] Le tombeau de Th�ron, qui �tait d'une grandeur extraordinaire, fut �branl� par un coup de tonnerre : on entreprit d'y faire des expiations, qui furent aussit�t arr�t�es par les scrupules de quelques devins. Cependant la peste se glissa dans tout le camp ; plusieurs en moururent et un grand nombre d'autres furent attaqu�s de convulsions et d'autres maux terribles :
[3] le g�n�ral m�me Hannibal fut emport� par ce fl�au. Quelques-unes des sentinelles soutinrent qu'elles avaient vu des ombres et des spectres se promener dans les t�n�bres. Imilcar voyant toutes ses troupes alarm�es par le r�cit de ces prestiges, t�cha d'abord d'apaiser les m�nes des morts dont on avait viol� les s�pultures. Il offrit ensuite des sacrifices aux dieux selon la coutume de son pays ; c'est-�-dire en immolant un enfant � Saturne et en jetant un grand nombre de victimes dans la mer en l'honneur de Neptune. Mais il ne discontinua pas pour cela les travaux du si�ge. Au contraire, ayant combl� le fleuve jusqu'aux portes de la ville, il fit poser sur la lev�e qu'on avait form�e � ce dessein, toutes les machines que l'on faisait jouer sans cesse.
[4] Les Syracusains instruits des progr�s de l'ennemi devant Agrigente et craignant que cette ville n'�prouv�t bient�t le sort de Selinunte et d'Him�re, se disposaient, depuis longtemps, � porter du secours aux assi�g�s. Ils convoqu�rent leurs alli�s d'Italie et de Mess�ne, et leur donn�rent Daphn�e pour commandant.
[5] Ils leur associ�rent dans leur route ceux de Camerine et de Gela, et faisant venir quelques autres troupes du milieu de l'�le, ils marchaient par terre du c�t� d'Agrigente, c�toy�s de fort pr�s par une flotte de trente vaisseaux. Leur infanterie montait � trente mille hommes, et ils n'avaient pas moins de cinq mille chevaux.
87 Imilcar instruit de leur marche, envoya au devant d'eux ce qu'il avait d'Espagnols et de Campaniens, qui avec d'autres soldats qu'il joignit � ces premiers, formaient un corps de quarante mille hommes. Les Syracusains avaient d�j� pass� le fleuve d'Him�re, lorsque ces Barbares se pr�sent�rent � eux. On en vint � une bataille qui fut longue et la victoire demeura aux Syracusains. Ils tu�rent plus de six mille hommes aux Carthaginois et mirent le d�sordre dans le reste de leur arm�e, qu'ils poursuivirent jusqu'� Him�re.
[2] Mais le g�n�ral vainqueur voyant que ses troupes se s�paraient les unes des autres dans l'ardeur de leur poursuite, craignait beaucoup qu'Hamilcar ne prit occasion de ce d�sordre pour revenir � la charge et leur enlever la victoire, Il se souvenait que les Him�riens avaient perdu leur patrie par une semblable faute. Cependant les fuyards �tant arriv�s au camp devant Agrigente, les soldats qui soutenaient le si�ge, se doutant bien de la d�faite des Carthaginois, invitaient leurs chefs � les conduire sur le champ contre des ennemis vaincus, dont ils ach�veraient ais�ment la destruction.
[3] Mais ces officiers, soit qu'ils mirent �t� corrompus par de l'argent, comme on le disait, soit qu'ils craignissent qu'Imilcar n'entr�t dans la ville lorsqu'il la verrait d�nu�e de ses d�fenseurs, r�prim�rent l'ardeur de leurs soldats. Ainsi les troupes battues trouv�rent un asile s�r dans le camp des assi�geants. Pour Daphn�e, il se saisit du camp que les ennemis, qu'il venait de vaincre, avaient laiss� vide et s'y �tablit lui-m�me.
[4] En ce m�me temps les soldats du dedans de la ville, commenc�rent � murmurer entre eux et Dexippe lui-m�me �tait nomm� dans ces murmures. Bient�t on s'assembla en foule dans la place publique, o� Dexippe se rendit ;tout le monde �tait aussi indign� de ce qu'apr�s l'avantage remport� sur les Barbares par les Syracusains, on avait manqu� l'occasion d'une victoire compl�te et de ce qu'au lieu de profiter de la banne volont� des soldats qui ne demandaient qu'� sortir des murs pour exterminer les ennemis dans leur d�route, on en avait laiss� subsister un nombre encore si formidable.
[5] Le tumulte augmentait � ces discours et les voix s'�levaient jusques aux cris, lorsque Men�s de Camarine, pr�fet de la ville accusa les commandants de la milice et �chauffa tellement les esprits par cette accusation, que personne ne voulut �couter les d�fenses que ces officiers commen�aient � exposer � l'assembl�e. Au contraire, on poussa le peuple � leur jeter des pierres et il y en eut quatre de lapid�s en cette rencontre. On n'�pargna que le cinqui�me, nomm� Arg�e, en consid�ration de son extr�me jeunesse. On fit aussi de grands reproches � Dexippe, de ce qu'�tant � la t�te d'un corps de troupes et passant pour savoir la guerre, il avait donn� lieu en cette occasion de soup�onner sa fid�lit�.
88 Cette assembl� �tait � peine rompue que Daphn�e, amenant toutes ses forces, entreprit d'assi�ger les Carthaginois dans le camp qu'ils formaient eux-m�mes autour de la ville, mais le voyant trop bien retranch�, il abandonna ce projet et il se contenta de se saisir des avenues de ce camp, o� arr�tant les provisionnaires et les fourrageurs, il le r�duisit bient�t � la disette et � la famine.
[2] Les Carthaginois, qui ne se sentaient pas assez forts pour livrer un combat r�gl�, essuy�rent tous les inconv�nients et toutes les suites de la faim qui fit mourir un grand nombre des leurs. Les Campaniens et toutes les troupes �trang�res et soudoy�es, s'assemblaient autour de la tente d'Imilcar et lui demandaient la mesure de pain, dont on �tait convenu avec eux, faute de quoi ils le mena�aient de passer du c�t� des ennemis.
[3] Imilcar avait appris par quelqu'un des siens qu'une grande provision de vivres arrivait par mer � Agrigente de la part de Syracuse. N'ayant plus que cette ressource de salut, il leur demanda une attente de quelques jours et leur fit donner pour gages tous les vases dans lesquels buvaient tous les soldats carthaginois.
[4] Aussit�t il envoya prendre quarante vaisseaux dans les ports de Panorme et de Motye, auxquels il donna ordre d'�pier la provision qui venait � Agrigente. Les Syracusains, �, qui les Carthaginois paraissaient peu exerc�s sur la mer pour un temps surtout o� l'hiver s'approchait comme alors, ne les craignirent pas assez et ils ne crurent jamais qu'ils osassent �quiper des vaisseaux en cette saison.
[5] Ainsi leur convoi n'�tant pas suffisamment accompagn�, Imilcar avec ses quarante vaisseaux, fit couler � fond les huit plus grands d'entre les leurs et fit �chouer tout le reste contre le rivage. L� se saisissant de toute leur charge, il fit changer la situation et la fortune des deux partis. Les Campaniens qui �taient � la solde des Agrigentins voyant ce revers et gagn�s de plus par une somme de quinze talents, pass�rent du c�t� des Carthaginois. Outre cette d�fection, la famine qui d�solait les assi�geants, attaqua les assi�g�s � leur tour.
[6] Dans le temps que les premiers �taient dans la disette de toutes choses, les Agrigentins se flattant que le si�ge serait bient�t lev�, avaient us� de leurs vivres avec trop peu de m�nagement. Ainsi d�s que l'esp�rance des assi�geants fut relev�e, la multitude des citoyens et des soldats enferm�s dans la ville, s'aper�ut qu�elle avait abus� de ses provisions.
[7] On accusa alors Dexippe lui-m�me de s'�tre laiss� corrompre aussi par une somme de quinze talents parce qu'il avait r�pondu aux chefs des troupes italiennes qu'il leur convenait d'aller faire la guerre ailleurs, d'autant que les vivres allaient bient�t leur manquer.
[8] L�-dessus ces capitaines all�gu�rent aux magistrats que le temps de leur service �tait expir� et emmen�rent aussit�t leurs troupes sur le port. D'abord apr�s leur d�part, les officiers militaires d'Agrigente jug�rent � propos de visiter exactement les greniers et les munitions de bouche. Trouvant celles-ci r�duites � tr�s peu de chose, ils jug�rent qu'il fallait absolument sortir de la ville et signifi�rent � tout le monde qu'on eut � prendre ce parti d�s la nuit prochaine.
89 � cette nouvelle, la d�solation se r�pandit dans toutes les maisons et l'on ne vit plus qu'une multitude innombrable d'hommes, de femmes et d'enfants, qui fondaient en larmes. Quand l'heure de ce funeste d�part fut arriv�e, la crainte de voir les ennemis au dedans de leurs murailles l'emporta sur le regret de laisser dans leurs maisons un grand nombre de richesses et de commodit�s, dont ils n'avaient pas eu le temps de se charger et qu'ils livraient aux Barbares ; trop heureux encore, s'ils sauvaient de leurs mains leurs personnes et leurs vies :
[2] mais cette partie de leurs meubles qu'ils �taient contraints d'abandonner n'�tait en cette situation terrible, que l'objet le moins consid�rable de leurs regrets. Dans l'alarme o� chacun �tait pour lui-m�me, on laissa seuls tous ceux � qui l'�ge ou la maladie �taient la facult� de marcher. Plusieurs autres pr�f�rant la mort � un exil si cruel, se tu�rent eux-m�mes, et voulurent s'ensevelir dans leurs propres foyers.
[3] Cependant les chefs de la milice servirent d'escorte, avec leurs soldats, � ces bannis volontaires, et les conduisirent jusqu'� Gela. Tous les chemins et m�me les champs qui les bordaient jusqu'� cette ville �taient remplis de femmes, d'enfants et de jeunes filles qui marchaient tous ensemble, et qui malgr� la diff�rence qui se trouvait entre la vie molle et d�licieuse qu'elles avaient men�e jusqu'alors et les incommodit�s d'un voyage si p�nible, semblaient s'accoutumer � la fatigue et acqu�rir des forces par la crainte m�me.
[4] Tout ce monde arriva � Gela en toute s�ret� et fut transport� peu de temps apr�s dans la ville des L�ontins, que Syracuse leur donna pour habitation.
90 Imilcar de son c�t�, profitant de la circonstance d'une ville abandonn�e de ses habitants, mena toutes ses troupes dans Agrigente. Il y fit tuer la plus grande partie de ceux qui y �taient rest�s ; les Carthaginois arrach�rent des temples ceux qui y avaient cherch� leur salut et les �gorg�rent impitoyablement.
[2] On dit que Gellias lui-m�me, cet homme si riche et si bien faisant, p�rit alors avec sa patrie. Il s'�tait r�fugi� avec quelques autres dans le temple de Minerve, esp�rant que les Carthaginois auraient quelque respect pour le nom de cette d�esse. Mais s'apercevant bient�t que ce ne serait pas l� un frein suffisant � leur fureur, il mit lui-m�me le feu au temple dans lequel il fut consum� avec toutes les offrandes renferm�es dans cet �difice. Il crut pr�venir par cette action le sacril�ge que les Barbares auraient commis au regard des dieux, le pillage de beaucoup de tr�sors qui auraient enrichi les ennemis et ce qui le touchait le plus, les outrages qu�ils auraient pu faire � sa personne.
[3] Imilcar pilla les autres temples et toutes, les maisons des particuliers ; et comme il y fit fouiller avec soin, il y recueillit autant de richesses qu'on en pouvait esp�rer d'une ville qui contenait deux cents mille habitants, qui n'avait jamais �t� prise depuis sa fondation, qui passait pour la plus opulente de toutes les villes grecques et dont tous les citoyens avaient �t� extr�mement curieux de tout ce qui concerne la propret� et l'�l�gance des ameublements.
[4] On trouva l� un nombre extraordinaire d'excellents tableaux et des statues de toute hauteur, qui �taient des chefs-d'�uvre de l'art. Le Vainqueur envoya � Carthage ce qu'il y avoir de plus parfait en ce genre, et entre-autres un taureau de Phalaris, qui �tait une pi�ce inestimable ; apr�s quoi tout le reste fut mis � l'encan.
[5] Tim�e qui soutient dans ses Histoires que ce taureau n'a jamais exist� a �t� d�menti par un fait que le hasard fit na�tre longtemps depuis. Car Scipion qui a v�cu 260 ans apr�s cet-te prise d'Agrigente, ayant d�truit lui-m�me Carthage, rendit aux Agrigentins avec les autres pi�ces qui avaient pu r�sister au temps, ce taureau m�me qui subsiste actuellement � Agrigente, dans le temps que j'�cris ceci.
[6] Je suis bien-aise de faire cette remarque, pour prouver que Tim�e, qui reprend avec aigreur tous les Historiens qui l'ont pr�c�d�, et qui ne leur pardonne rien, tombe lui-m�me en faute dans les points o� il se pique le plus d'exactitude.
[7] Je pense qu'on doit excuser les erreurs que l'on trouve dans les Historiens, non seulement parce qu'ils sont hommes, ainsi que tous les autres �crivains, mais encore parce que la v�rit� exacte des choses pass�es depuis longtemps est tr�s difficile � d�m�ler. Mais ceux-l� me paraissent indignes de tout pardon, qui par flatterie pour les uns, ou par haine contre les autres, alt�rent volontairement les faits qu'ils rapportent.
91 Imilcar qui �tait demeur� huit mois devant Agrigente et qui n'y �tait entr� qu'un peu avant le solstice d'hiver ne la fit pas raser d'abord, parce qu'il voulait y faire hiverner ses troupes. Le sort de cette malheureuse ville jeta une si grande consternation dans toute l'�le que tous les Siciliens firent passer leurs femmes, leurs enfants et leurs tr�sors, les uns � Syracuse, et les autres en Italie.
[2] Cependant quelques-uns des Agrigentins, qui s'�taient garantis de la captivit�, en abandonnant leur ville, s'�tant rendus � Syracuse, accus�rent leurs officiers militaires d'�tre les auteurs de leur ruine. Cet exemple enhardit tous les autres Siciliens � reprocher � ceux de Syracuse d'avoir choisi pour premiers magistrats des hommes qui mettaient la Sicile enti�re en danger d'une ruine prochaine.
[3] Le peuple s'�tant assembl� sur ces murmures et la crainte ayant saisi tous les esprits sur les malheurs dont on �tait menac�, personne n'osait rien proposer au sujet de la guerre.
XXV.DENYS, fils d�Hermocrate prit le temps de ce silence universel pour accuser les g�n�raux d'avoir vendu la patrie aux Carthaginois et, allumant l� fureur du peuple, il l'invita � passer par dessus les formalit�s prescrites par les lois et � se faire justice � l'heure m�me d'une pareille trahison.
[4] Les magistrats ayant condamn� sur le champ Denys � une amende, comme perturbateur du repos public, Philistus, celui-l� m�me qui devint depuis historien et qui �tait fort riche, paya aussit�t cette amende pour le condamn�, l'invita en m�me temps � dire ce qu'il jugerait � propos pour le bien public, en ajoutant qu'il payerait pour lui toutes les autres amendes auxquelles on pourrait le condamner pendant la journ�e pour le m�me sujet. Denys enhardi par l� recommen�a ses d�clamations et excita une grande rumeur dans l'assembl�e, en continuant d'accuser les g�n�raux d'avoir vendu aux ennemis le salut des Agrigentins. Il imputa en m�me temps aux principaux citoyens de pr�tendre � l'oligarchie
[5] et en cons�quence de cette imputation, il proposa l'avis de nommer pour chefs de la guerre non des hommes puissants, comme on avait fait jusqu'alors, mais des hommes bien intentionn�s et amis du peuple; d'autant que les premiers d�s qu'ils se voyaient en place, prenaient un air despotique, m�prisaient les hommes du commun et tournaient � leur profit les malheurs de la patrie, au lieu que les seconds se d�fiant de leurs forces, n'entreprenaient rien de semblable.
92 Ce discours que Denys avait ajust� aux pr�ventions actuelles du peuple et � ses vues particuli�res, produisit un tr�s grand effet dans l'esprit de ses auditeurs. Ainsi le peuple qui ha�ssait les g�n�raux, qu'on regardait comme les auteurs de la guerre pr�sente, anim� encore par ces d�clamations, les cassa tous et en nomma d'autres en leur place, entre lesquels fut Denys lui-m�me. Il �tait d�j� en grande estime � Syracuse, pour s'�tre comport� courageusement dans tous les combats o� il s'�tait trouv� contre les Carthaginois.
[2] Ainsi ranimant ses esp�rances en cette rencontre, il mit d�s lors tout en oeuvre pour devenir le tyran de sa patrie. Du jour qu'il fut nomm�, il ne vint plus au Conseil des autres g�n�raux et ne se trouva jamais avec eux : et cependant il faisait courir le bruit que ses associ�s s'entendaient avec les ennemis : il se flattait de leur faire �ter par l� toute fonction et d'attirer � lui seul toute l'autorit� militaire.
[3] Les plus accr�dit�s des citoyens se dout�rent bient�t de son projet, et en disaient leur sentiment dans toutes les assembl�es. Le peuple ne se pr�tait pas � ce soup�on ; il l'accablait de louanges et se f�licitait d'avoir enfin trouv� un capitaine invincible et sous lequel il allait vivre en s�ret�.
[4] Cependant comme il fallait s'assembler souvent au sujet des frais de la guerre, Denys qui voyait le peuple alarm� des grandes forces des Carthaginois, lui proposa de rappeler les bannis.
[5] Il �tait absurde, disait-il, de faire venir � grands frais des troupes de l'Italie et du P�loponn�se, troupes �trang�res et sans autre int�r�t que leur solde et de refuser des citoyens dont la cause �tait commune avec la leur, qui avaient actuellement r�sist� aux offres les plus avantageuses de la part des ennemis et qui avaient plut�t choisi de mourir mis�rables et abandonn�s de toutes parts, que de s'armer contre leur patrie.
[6] Que ne pouvait-on pas esp�rer de ces citoyens, qui, n�ayant �t� exclus que par le malheur des s�ditions populaires, se croiraient redevables de leur retour aux habitants de leur propre ville ? Par de semblables discours non moins conformes � la situation apparente des choses, qu'� ses desseins cach�s, il obtint tous les suffrages. Aucun de ses coll�gues n'osa le contredire, de peur d'attirer sur lui-m�me la haine publique et de rendre encore plus favorable la cause d'un pareil adversaire.
[7] Telle fut la conduite de Denys ; il esp�rait bien de s'attacher les bannis, gens qui n'aspiraient qu'� changer le gouvernement en faveur de la monarchie. Ils se flattaient de voir �gorger ceux qui les avaient chass� et de succ�der � leurs richesses, que l'on allait mettre � l'encan. En effet, le retour des bannis fut � peine prononc�, qu'ils rentr�rent dans la ville.
93 En ce m�me temps on re�ut des lettres de G�la, par lesquelles cette ville demandait un puissant secours. Denys profita encore de cette occasion pour avancer son dessein ; car ayant �t� mis pour cette exp�dition � la t�te de deux mille fantassins et de quatre cents cavaliers, il se rendit incessamment dans Gela actuellement gard�e par le Lac�d�monien Dexippe, de la part de Syracuse.
[2] Ayant trouv� l� les riches en dissension avec le peuple et ayant accus� et condamn� les premiers dans l'assembl�e publique, il les fit mourir et mit leurs biens � l'encan. Du produit de la vente il paya tout ce qui �tait d� � la garnison, command�e par Dexippe, et r�gla pour les soldats qu'il amenait de Syracuse une paye double de celle que cette ville leur avait assign�e.
[3] Il mit par la dans ses int�r�ts et les soldats de G�la et ceux de Syracuse : il s'attira de plus la reconnaissance du peuple de G�la, qui croyait lui devoir sa libert� : car ce peuple, envieux des riches, qualifiait leur sup�riorit� de tyrannie.
[4] C'est pourquoi il envoya des ambassadeurs � Syracuse charg�s des louanges de Denys et des d�crets que leur ville avait port�s � son avantage et � son honneur. Denys fit aussi des tentatives aupr�s de Dexippe pour l'attirer � son parti et le faire entrer dans ses desseins ; mais trouvant en lui de l'opposition, il fut sur le point de revenir avec ses troupes � Syracuse.
[5] Cependant ceux de G�la apprenant que les Carthaginois se disposaient � marcher contre eux avec toutes leurs forces � l'ouverture de la campagne, pri�rent Denys de demeurer et de leur sauver, par son assistance, le malheureux sort qu'avaient subi les Agrigentins. Denys leur promit qu'il reviendrait incessamment avec de plus grandes forces encore qu'il n'en avait alors : et l�-dessus il sortit de G�la avec toutes ses troupes.
94 Le moment o� il entra dans Syracuse, fut pr�cis�ment celui o� tout le peuple sortait d'un grand spectacle qui s'�tait donn�. Toute cette foule �tant venue au devant de lui, et lui ayant demand� des nouvelles des Carthaginois, il leur r�pondit qu'ils avaient au dedans de leurs murailles des ennemis beaucoup plus dangereux que ceux du dehors ; c'est-�dire leurs magistrats m�mes qui s'attiraient leur bienveillance par des f�tes, en dissipant les tr�sors publics au point que les soldats n'�taient pas pay�s. Que tandis qu'on ne se mettait en peine de rien, les ennemis faisaient des pr�paratifs immenses et qu'on les verrait bient�t devant les murailles de Syracuse.
[2] Il ajouta qu'il se doutait depuis longtemps du motif de la conduite ou de l'inaction de leurs chefs, mais qu'enfin il en �tait pleinement instruit, par ce qui lui �tait arriv� � lui-m�me. Imilcar, disait-il, lui avait envoy� un h�raut, sous le pr�texte apparent de retirer quelques prisonniers de guerre, mais pour l'inviter en secret � n'en pas faire plus que ses coll�gues, � ne se pas mettre en peine de ce qui se passait ; et s'il ne voulait pas entrer dans ses vues, � ne pas s'opposer du moins � ses entreprises.
[3] Denys conclut en disant qu'en effet il ne vouait plus se m�ler de rien et qu'� l'heure-m�me il se d�mettait du commandement, comme n'�tant pas juste qu'il s'expos�t seul � tous les p�rils de la guerre, pendant que les autres vendaient tranquillement leur patrie ; ne voulant d'ailleurs �tre confondu avec eux ni par le m�me titre, ni par les m�mes imputations.
[4] Chacun alors se s�para, emportant chez soi bien de l'animosit�, bien des soup�ons et bien des craintes. Le lendemain l'assembl�e du peuple ayant �t� convoqu�e de nouveau, les accusations de Denys contre les commandants eurent encore plus de succ�s et la multitude s'aigrit vivement contre eux.
[5] Bient�t apr�s, quelques voix s'�lev�rent beaucoup au-dessus des autres : on disait qu'il fallait nommer Denys commandant g�n�ral et unique, et ne pas attendre pour cela que l'ennemi eut abattu leurs murailles ; que la guerre pr�sente demandait un chef unique et tel que celui-l�, qui pouvait seul rappeler la fortune de leur c�t�, comme on avait vaincu autrefois devant Him�re trois cent mille Carthaginois, sous le commandement de G�lon seul ; et que dans un autre temps on consulterait � loisir de quelle mani�re on en agirait avec les tra�tres, la situation des choses ne permettant pas de s'en occuper alors.
95 La pluralit� des suffrages populaires, et comme il arrive souvent, fut pour l'avis le plus pernicieux et Denys fut d�clar� commandant unique et absolu. Son projet ayant en ainsi tout le succ�s qu'il en attendait, il pr�senta aussit�t une ordonnance, par laquelle il exigeait qu'on doubl�t la paie des soldats, sur le pr�texte que cette augmentation les rendrait plus courageux dans les combats
; et il ajoutait que Syracuse ne devait point plaindre la d�pense, vu l'abondance de ses revenus et la facilit� de les recueillir.
[2] D�s que l'assembl�e fut s�par�e et que chacun fut rentr� dans sa maison, la plupart des citoyens trouv�rent � redire � ce qui venait de se passer, comme s'ils n'en eussent pas �t� les auteurs eux-m�mes. En r�fl�chissant sur la nomination qu'ils venaient de faire, ils s'apercevaient ais�ment qu'ils avaient �tabli une autorit� ind�pendante, et que pour sauver leur libert�, ils s'�taient eux-m�mes donn� un ma�tre.
[3] Pour pr�venir les suites de ces r�flexions et de ce repentir, Denys chercha les moyens d'avoir une garde pour sa personne, persuad� que s'il pouvait en venir � bout, il assurerait sa tyrannie. Il ordonna donc � tous ceux qui �taient en �ge de porter les armes depuis la jeunesse jusqu'� l'�ge de quarante ans, de se pourvoir de vivres pour trente jours et de se rendre bien �quip�s en la ville des L�ontins. Cette ville �tait alors comme une citadelle de Syracuse et elle �tait pleine de bannis et d'�trangers. Il comptait beaucoup sur cette esp�ce d'hommes avides de changements et de nouveaut�s ; et il se doutait assez que la plupart des soldats syracusains ne voudraient pas venir � L�ontium.
[4] Cependant s'�tant mis lui-m�me en chemin d�s la nuit suivante et s'�tant camp� en plein champ, il fit semblant d'�tre attaqu� dans sa tente et jeta un grand cri, auquel ses gens accoururent en tumulte et en d�sordre.
[5] Sous ce pr�texte, il se r�fugia dans la citadelle des L�ontins, o� il fit tenir des feux allum�s pendant toute la nuit et se fit environner de ses soldats les plus affid�s. Le lendemain toutes ses troupes �tant entr�es dans Leontium, il se plaignit beaucoup de la trahison qu'on avait tent�e contre lui la nuit pr�c�dente et dont il fit un narr� faux mais vraisemblable de sorte qu'il se fit accorder par ses troupes une garde de six cents hommes arm�s, qu'il choisirait lui-m�me. On dit que Denys prit pour son mod�le, en cette circonstance, Pisistrate tyran d'Ath�nes :
[6] car on rapporte de ce dernier qu'il se pr�senta dans la place publique, couvert de blessures qu'il s'�tait faites lui-m�me et qu'il supposait avoir re�ues des mains de ses envieux ; ce qui porta le peuple � lui accorder une escorte, par le moyen de laquelle il s'empara du gouvernement absolu et tyrannique, de la m�me mani�re, � peu pr�s, que Denys son imitateur.
96 Celui-ci ramassa tous les indigents, en qui il avait aper�u du courage : il en fit bient�t un millier d'hommes, auxquels il donna d'excellentes armes, et qu'il remplit d'esp�rances merveilleuses. Il attacha � sa personne, par des discours flatteurs, des troupes soudoy�es. Il faisait effront�ment des passe-droits, pour avancer ceux qui lui paraissaient d�voil�s � ses intentions. Il donna cong� en m�me temps au Lac�d�monien Dexippe et lui permit de retourner en Gr�ce : il se d�fiait de lui comme d'un homme capable de travailler � rendre la libert� � Syracuse.
[2] Il fit venir des soldats mercenaires de G�la et avec eux tout ce qu'il y avait de bannis et de mal-vivants, dans l'esp�rance d'affermir par leur moyen son usurpation. Revenant ensuite � Syracuse, il fit dresser sa tente dans le bassin du port, avec toute la hauteur d'un tyran d�clar�. Les Syracusains sentirent vivement cette arrogance, mais ils furent oblig�s de la souffrir, n'ayant plus de ressource pour s'y opposer. Toute la ville �tait pleine de soldats �trangers, et l'on craignait encore les forces immenses des Carthaginois.
[3] Denys �pousa alors la fille d'Hermocrate, celui qui avait battu les Ath�niens en leur exp�dition de Sicile et donna sa soeur � Polyx�ne, fr�re de la femme d'Hermocrate : son dessein en tout cela �tait de fortifier son autorit� ill�gitime par l'alliance d'une famille illustre. Dans une assembl�e du peuple, il vint � bout de faire p�rir Daphn�e et D�marque, les plus puissants de ceux qui s'opposaient encore � ses entreprises.
[4] C'est ainsi que Denys s'�leva d'une naissance tr�s commune et de la condition de scribe, � la domination despotique et tyrannique d'une ville des plus consid�rables de la Gr�ce. Il demeura rev�tu de cette puissance jusqu'� sa mort, qui n'arriva que trente-huit ans apr�s. Nous rapporterons ses actions principales et les moyens par lesquels il augmenta son cr�dit et son autorit�, � mesure que la suite des temps les am�nera dans le cours de cette Histoire : il para�tra que sa tyrannie a �t� la plus consid�rable et la plus longue de toutes celles dont on ait conserv� le souvenir.
[5] Du reste, apr�s la prise d'Agrigente, les Carthaginois port�rent � Carthage les dons et les offrandes dont tous les temples de cette malheureuse ville �taient remplis, aussi bien que les statues et les tr�sors de toute esp�ce qu'ils y trouv�rent ; et apr�s avoir br�l� ces �difices et pill� les maisons des particuliers, ils y pass�rent leur quartier d'hiver. Ils pr�par�rent l� toutes les machines et toutes les esp�ces d'armes dont ils avaient besoin pour le dessein qu'ils formaient d'assi�ger G�la, d�s le printemps suivant et � l'ouverture de la campagne.
XXVI.
97 LES Ath�niens abattus par les d�savantages de la derni�re guerre qu'ils avaient faite, donn�rent le droit de bourgeoisie aux �trangers de toute condition qui se trouv�rent dans leur ville et qui voulurent prendre les armes pour leur service. D'un nombre prodigieux de gens qui se pr�sent�rent � l'enr�lement, les officiers choisirent ceux qu'ils jug�rent les plus propres pour la guerre. Ils mirent aussi soixante vaisseaux en �tat de servir, et les ayant parfaitement bien �quip�s, ils firent voile vers Samos. Ils trouv�rent l� d'autres capitaines qui avaient tir� de diverses �les quatre-vingt gal�res
[2] et ayant pri� ceux de Samos de leur en fournir encore dix, ils se virent une flotte de cent cinquante voiles qu'ils men�rent aux �les Arginuses, dans le dessein de faire lever incessamment le si�ge de Mityl�ne.
[3] Callicratid�s, chef des Lac�d�moniens, apprenant l'arriv�e de cette flotte, laissa Et�onicus devant la place avec les forces n�cessaires pour en continuer le si�ge et vint lui-m�me avec cent-quarante vaisseaux se saisir de l'autre c�t� des Arginuses. Ces �les �taient alors habit�es et enfermaient une petite ville peupl�e d'�oliens. Elles sont situ�es entre Mityl�ne et Cume, et peu distantes de la terre ferme de l'Asie et du promontoire Catanide.
[4] Les Ath�niens s'aper�urent bient�t de l'arriv�e des ennemis dont ils n'�taient pas loin : mais comme le vent �tait fort, ils ne jug�rent pas � propos d'aller � leur rencontre et renvoy�rent au lendemain le combat, auquel ils se pr�paraient d'ailleurs. Les Lac�d�moniens prirent les m�mes mesures : les devins des deux partis ne trouvaient pas les augures favorables pour une bataille.
[5] Du c�t� des Lac�d�moniens, la t�te d'une victime pos�e sur le rivage fut emport�e par le flot ; d'o� l'Haruspice conclut qu'on perdrait le g�n�ral en cette rencontre. Callicratid�s r�pondit � cela que la perte du g�n�ral ne pouvait faire aucun tort � la gloire de Sparte.
[6] Du c�t� des Ath�niens, Thrasybule auquel le commandement du jour de la bataille devait tomber, vit en songe, la nuit pr�c�dente, le th��tre d'Ath�nes rempli d'une foule prodigieuse de peuple, devant laquelle il jouait, avec les six autres commandants, la trag�die d Euripide, intitul�e les Ph�niciennes, pendant que les ennemis repr�sentaient sur le m�me th��tre les Suppliantes du m�me po�te. Il lui sembla que son parti avait remport� sur eux une victoire � la Cadm�enne et que tous les commandants, ses associ�s, �taient morts � l'exemple des sept Chefs devant Th�bes.
[7] Sur ce r�cit, le devin pronon�a que les sept commandants ath�niens seraient tu�s dans la bataille. Cependant comme l'inspection des victimes annon�ait la victoire � leur nation, ces officiers firent savoir d'avance leur mort particuli�re � leurs amis, mais ils firent publier dans toute la flotte la promesse de la victoire g�n�rale.
98 Le Spartiate Callicratid�s ayant fait assembler ses troupes autour de lui, les exhorta � combattre courageusement ; et il finit en leur disant qu'il �tait si plein de z�le pour la gloire de sa patrie, que bien que le devin lui eut annonc� la mort � lui-m�me, cependant, comme on leur promettait la victoire, il �tait impatient de la leur faire remporter aux d�pens de sa propre vie. Mais comme je sais, continua-t'il, que la perte d'un g�n�ral met souvent le trouble dans une arm�e, je nomme d�s � pr�sent pour prendre ma place au moment que je serai tu�, Cl�arque, homme connu de tout le monde, pour tr�s exp�riment� dans la guerre.
[2] Callicratid�s, par ces paroles, fit na�tre l'�mulation dans tous les c�urs et les rendit impatients de combattre, de sorte qu'ils s'exhortaient les uns les autres � la victoire en rentrant dans leurs vaisseaux. Les Ath�niens anim�s de m�me par leurs chefs, se h�taient d'aller prendre chacun leur place dans la flotte et de commencer le combat.
[3] Thrasybule commandait l'aile droite, avec P�ricl�s fils de l'ancien P�ricl�s, � qui son �loquence avait fait donner le surnom d'Olympien. Il se fit soutenir du m�me c�t� par Th�ram�ne, qui �tait d'abord entr� dans les troupes comme simple soldat et qui depuis avait command� plusieurs corps. Il pla�a ensuite tous les autres officiers dans les endroits convenables et il donna � sa flotte une si grande �tende qu'elle environnait toutes les Arginuses.
[4] Callicratid�s, au contraire, qui tenait la haut mer, commandait lui-m�me son aile droite et laissa la gauche aux B�otiens, dont Thrasondas �tait le chef. Mais ne pouvant pas se faire un front �gal � celui des ennemis parce que les �les que ceux-ci bordaient, pr�sentaient une grande face, il s�para sa flotte et en fit deux qu'il opposa aux deux c�t�s de ces �les.
[5] Cette distribution pr�senta un spectacle �tonnant : car il semblait qu'il y eut en mer quatre flottes qui allaient combattre deux contre deux ; et � dire le vrai, �tant r�unies, elles n'auraient pas fait ensemble moins de trois cents vaisseaux. Aussi �tait-ce l�, de part et d'autre, la plus forte bataille navale, de Grecs contre Grecs, dont l'histoire eut encore fourni l'exemple.
99 Les Commandants firent sonner la charge par les trompettes et tous les soldats r�pondirent des deux c�t�s � ce signal avec des cris qui en �galaient l'�clat.
En m�me temps les deux flottes firent force de rames et chaque vaisseau sembla disputer � tous les autres l'avantage d'aborder le premier les ennemis et de commencer l'attaque.
[2] La plus grande partie des deux arm�es �tait extr�mement aguerrie par le long temps que la guerre durait entre les deux nations et leur ardeur r�ciproque s'augmentait encore par la pens�e o� �taient les plus braves soldats, qu'on les avait amen�s l�, pour terminer � jamais la querelle par la destruction du parti contraire. On ne pouvait du moins s'emp�cher de croire qu'une bataille si nombreuse d�ciderait pour toujours de la sup�riorit� entre les deux nations.
[3] Cependant Callicratid�s qui s'attendait � la destin�e qui lui avait �t� pr�dite par le devin, faisait les plus grands efforts pour rendre sa fin plus glorieuse. Ainsi se lan�ant le premier contre le vaisseau du commandant ath�nien Nausias, il le fit couler � fond avec six autres gal�res qui �taient venues au secours de ce vaisseau. Allant ensuite contre les autres avec la m�me imp�tuosit�, il enlevait le gouvernail � quelques-uns et tout un rang de rames � d'autres.
[4] Enfin, donnant un coup violent � celui de P�ricl�s, il en fit sauter quelques ais, mais comme la proue �tait affermie par de puissantes barres de fer qui formaient une pointe, il ne put l�s �branler et P�ricl�s lan�a de l� une main de fer sur le vaisseau de Callicratid�s qu'il accrocha au lien. Les Ath�niens profit�rent de cette circonstance pour se jeter eux-m�mes dans le vaisseau du Spartiate, o� ils tu�rent jusqu'au dernier de ceux qui le montaient.
[5] On dit que Callicratid�s se d�fendit longtemps avec un courage indomptable, mais il fut accabl� par le nombre et tomba dans l'eau perc� de coups. D�s qu'on sut la mort du g�n�ral, les Lac�d�moniens pli�rent de toutes parts.
[6] Toute l'aile droite prit la fuite. Mais les B�otiens qui avaient la gauche se d�fendaient encore vaillamment. Car ceux de l'Eub�e et quelques autres peuples qui se trouvaient avec eux et qui avaient abandonn� le parti des Ath�niens, craignaient extr�mement que ces derniers, s'ils reprenaient le dessus, ne tirassent vengeance de leur d�sertion. Voyant n�anmoins la plus grande partie de leurs vaisseaux. consid�rablement endommag�e et les vainqueurs d�livr�s de leurs autres adversaires et pr�ts � tomber sur eux, ils se d�termin�rent � la fuite et pour les P�loponn�siens ils se retir�rent, les uns en l'�le de Chio et les autres � Cume ;
100 la poursuite des Ath�niens qui fut longue couvrit de corps morts et de d�bris de vaisseaux tous les rivages des environs. Quelques-uns d'entre leurs chefs jugeaient � propos de s'occuper � recueillir leurs morts : parce qu'on se faisait � Ath�nes un point de religion de ne pas laisser sans s�pulture ceux qui avaient �t� tu�s au service de la patrie. D'autres soutenaient, au contraire, que le plus press� �tait d'aller au secours de Mityl�ne et d'en faire lever le si�ge.
[2] Sur ces entrefaites, il s'�leva une temp�te horrible, qui donna de violentes secousses � tous les vaisseaux et qui incommoda beaucoup tous les soldats d�j� tr�s fatigu�s du combat dont ils sortaient, de sorte qu'ils s'oppos�rent tous � la recherche de leurs morts.
[3] Quand la temp�te fut cess�e, on ne songea ni � Mityl�ne, ni aux corps morts, et le vent m�me poussa la flotte du c�t� des Arginuses. Les Ath�niens avaient perdu dans cette bataille vingt-cinq vaisseaux, avec la plus grande partie de leur �quipage. Mais il en �tait p�ri soixante et dix-sept du c�t� des P�loponn�siens.
[4] Aussi tous les environs de Cume et tous les rivages de la Phoc�e portaient-ils les indices de cette furieuse bataille, que les flots y avaient jet�s.
[5] Cependant Eteonicus qui assi�geait Mityl�ne apprenant cette sanglante d�faite des P�loponn�siens, envoya ses vaisseaux � Chio et se retira lui m�me avec son infanterie dans la Ville des Tyrr�ens alli�e de Lac�d�mone, pour �viter que la flotte victorieuse venant l'enfermer d'un c�t�, pendant que les assi�g�s feraient une sortie de l'autre, ne le missent en danger de perdre toute son arm�e.
[6] Cependant les Ath�niens passant � la vue de Mityl�ne et prenant l� Conon avec quarante vaisseaux, ils vinrent tous ensemble � Samos. C'est de l� qu'ils partaient pour aller ravager les terres de tous les peuples des environs, qui ne leur �taient pas attach�s.
[7] D'un autre c�t� tous les Lac�d�moniens r�pandus dans l'�olide, dans l'Ionie, et dans les �les qui leur �taient alli�es, s'assembl�rent � �ph�se. Ils y conclurent qu'il fallait envoyer � Sparte demander
Lysandre pour g�n�ral. Il avait parfaitement r�ussi dans le temps qu'il commandait la flotte et il leur paraissait �tre sup�rieur � tous les autres commandants.
[8] Les Spartiates avaient une loi par laquelle il �tait d�fendu de donner deux fois � un m�me homme la m�me fonction publique. Ils ne voulurent pas la violer : ainsi ils nomm�rent Aratus pour g�n�ral de la flotte. Mais ils joignirent � lui
Lysandre sans aucun titre et ordonn�rent au premier de prendre les avis de celui-ci en toute occasion. Ainsi partant tous deux de Lac�d�mone, ils tir�rent du P�loponn�se et de toutes les �les o� ils avaient quelques autorit�, autant de vaisseaux qu'il leur fut possible.
101 Les Ath�niens apprenant le grand succ�s qu'ils avaient eu aux Arginuses donn�rent � leurs g�n�raux de grande �loges sur cette victoire, mais ils ne jug�rent pas de m�me de la n�gligence qu'ils avaient marqu�e pour la s�pulture des morts et ils se rendirent tr�s s�v�res sur cet article.
[2] Comme Thrasybule et Th�ram�ne �taient arriv�s les premiers � Ath�nes, les autres chefs crurent que c'�taient ces deux-l� qui les avaient accus�s devant le peuple d'�tre la cause de cette n�gligence. Dans cette pens�e, ils �crivirent des lettres au peuple, par lesquelles ils lui repr�sentaient que ces deux premiers avaient �t� charg�s nomm�ment de faire ensevelir les morts.
[3] Cette pr�caution t�m�raire fut la source de leur perte : car au lieu qu'ils auraient pu avoir pour d�fenseurs Thrasybule et Th�ram�ne, qui avaient beaucoup d'amis, dont plusieurs �taient accr�dit�s par leur �loquence et qui de plus avaient �t� pr�sents � tout ce qui s'�tait pass� dans le combat naval, ils se firent d'eux, au contraire, des ennemis irr�conciliables.
[4] En effet, � la premi�re lecture de ces lettres, on inclinait d'abord � rejeter cette faute sur les deux principaux chefs, mais ils furent justifi�s de telle sorte que toute la col�re du peuple passa sur les autres officiers qu'on appela en jugement.
[5] On commen�a par absoudre Conon, auquel m�me on donna toutes les troupes, apr�s quoi on cita les chefs absents avec injonction de se rendre incessamment dans la ville. Aristog�ne et Protomachus jug�rent � propos de prendre la suite. Mais Thrasyllus, Calliade, Lysias, Pericl�s et Aristocrate, vinrent � Ath�nes avec un grand nombre de vaisseaux, esp�rant que tous les soldats qu'ils amenaient prendraient leur parti dans cette affaire.
[6] D�s que l'on fut assembl� pour le jugement, on admit les accusations et l'on go�ta m�me beaucoup l'�loquence de ceux qui aggrav�rent le reproche. Mais on ne re�ut les d�fenses qu'avec beaucoup de bruit et de tumulte, et elles ne purent se faire entendre. Les parents des morts ne contribu�rent pas peu � cette disgr�ce. Ils se pr�sent�rent en deuil au milieu de l'assembl�e, en conjurant le peuple de punir des hommes coupables d'avoir omis les derniers devoirs � l'�gard de ceux qui avaient �t� tu�s pour le service de la patrie.
[7] Enfin, le parti de Th�ram�ne et des morts l'emporta : et les commandants furent condamn�s aux supplice et � la publication de leurs biens.
102 Pendant qu'on se pr�parait l'ex�cutions, Diom�don, l'un des condamn�s, s'avan�a au milieu de l'assembl�e. C'�tait un homme expert dans la guerre et distingu� par son �quit� et par toutes sortes de vertus.
[2] Quand on eut fait silence, il dit : Ath�niens, je souhaite que l'arr�t que vous avez prononc� contre nous, tourne � votre avantage. Mais puisque la fortune nous emp�che de rendre nous-m�mes aux dieux les actions de gr�ces que nous leur devons pour la victoire que nous avons remport�e, il est
juste que vous vous en chargiez. Ainsi ne manquez pas de vous acquitter de ce devoir envers Jupiter Sauveur, le dieu Apollon et les augustes D�esses. Car c'est un voeu auquel nous nous sommes engag�s avant la bataille.
[3] Diam�don ayant ainsi parl�, fut conduit avec les autres chefs au lieu du supplice, laissant � tous les honn�tes gens de la ville, un grand sujet de regrets et de larmes, sur ce qu'allant subir une mort injuste, il n'avait fait aucune mention de ses propres int�r�ts. C'�tait sans doute la marque d'une grande �me et d'un homme v�ritablement religieux et tr�s sup�rieur son infortune, qu'�tant la victime de la fougue d'un peuple insens�, il l'avertissait encore de ce qu'il devait aux Dieux.
[4] Les onze magistrats cr��s par les lois pour conna�tre des mati�res criminelles, firent mourir ainsi des hommes, qui, au lieu d'�tre coupables envers leur patrie, venaient de remporter la plus grande victoire navale entre des Grecs, dont on ait jamais parl� ; qui s'�taient comport� en braves gens en plusieurs autres rencontres et qui avaient dress� plusieurs troph�es � l'honneur de la R�publique.
[5] Mais ce malheureux peuple �tait alors dans un acc�s de fr�n�sie, allum� par ses harangueurs, et qui lui fit exercer sa vengeance contre des hommes auxquels il ne devait que des �loges et des couronnes.
103 Cependant les harangueurs et les harangu�s, comme poursuivis par la justice divine, eurent bient�t lieu de se repentir de leur extravagance barbare et ils en furent ch�ti�s, non par un tyran, mais par trente :
[2] celui qui avait propos� l'avis de la mort, nomm� Callix�ne, fut le premier objet du prompt repentir du peuple et fut appel� en jugement, comme ayant tromp� ses auditeurs ; et sans qu'on daign�t entendre sa justification, il fut saisi et conduit en la prison publique : mais il trouva moyen, avec le secours de quelques autres prisonniers, de percer le mur et ils se r�fugi�rent chez les ennemis qui �taient � D�c�lie d'o� il arriva qu'en �vitant une mort pr�sente, il eut le temps, pendant le reste de sa vie, de se faire conna�tre � toute la Gr�ce, o� il devint, aussi bien que dans sa patrie, un exemple c�l�bre de m�chancet�.
[3] Ce sont l� les principales choses qui se pass�rent dans le cours de cette ann�e. Philistus termine ici la premi�re partie de son Histoire de la Sicile qui remonte en sept livres � plus de huit cens ants avant la prise d'Agrigente. La seconde partie qui commence � la fin de cette m�me ann�e, contient encore quatre livres.
[4] C'est en ce m�me temps que mourut Sophocle po�te tragique, � l'�ge de quatre-vingt-dix ans, dans le cours desquels il avait remport� le pris dix-huit fois. On dit que le dernier qu'il remporta � sa derni�re
trag�die, le fit mourir de joie. [5] Apollodore en sa chronique place dans cette m�me ann�e la mort d'Euripide, mais d'autres auteurs rapportent qu'Euripide, retir� chez Archela�s, roi de Mac�doine, �tant all� se promener � la campagne, fut rencontr� par des chiens qui le mirent en pi�ces, un peu avant ce temps-ci.
XXVII.
Olymp. 93, an 4. 405 ans avant l'�re chr�t.
104 Au commencement de l'ann�e suivante, Alexias fut archonte d'Ath�nes et l'on fit � Rome au lieu de consuls trois tribuns militaires, C. Julius, P. Cornelius et C. Servilius. Les Ath�niens apr�s l'ex�cution qu'ils avaient fait faire de leurs g�n�raux, donn�rent le commandement � Philocl�s et en lui confiant leur flotte, l'envoy�rent joindre Conon, avec ordre de s'entendre avec lui pour l'usage qu'ils feraient l'un et l'autre de leurs forces.
[2] Philocl�s s'�tant donc rendu � Samos aupr�s de Conon, garnit de soldats tous ses vaisseaux, qui �taient au nombre de soixante et treize. Ils jug�rent � propos d'en laisser vingt � Samos et les deux chefs conduisirent tout le reste dans l'Hellespont.
[3] D'autre part Lysandre, g�n�ral des Lac�d�moniens empruntant trente-cinq vaisseaux des alli�s de Sparte vint � �ph�se. Il envoya de l� prendre � Chio la flotte d'Eteonicus, qui s'y �tait r�fugi�e, et qu'il fit radouber. Il se transporta lui-m�me aupr�s de Cyrus, fils de Darius, et il obtint de lui de grosses sommes d'argent, pour l'entretien de ses troupes.
[4] Il arriva m�me que Cyrus, rappel� par son p�re � la cour de Perse, laissa �
Lysandre l'intendance des provinces et des villes du gouvernement qu'il quittait, et lui remit le droit d'en recueillir les impositions et les tributs.
Lysandre s'�tant fourni par ce moyen de tout l'argent dont il avait besoin pour la guerre, revint � �ph�se.
[5] Dans cet intervalle de temps, quelques habitants de Milet, qui aspiraient � l'oligarchie, an�antirent le pouvoir du peuple, soutenus qu'ils �taient dans cette entreprise par les Lac�d�moniens. Ces novateurs prirent l'occasion des f�tes de Bacchus que l'on c�l�brait dans leur ville, pour piller les maisons des principaux d'entre les particuliers qui s'opposaient � leur ambition, et ils en �gorg�rent m�me environ quarante. Ce carnage fut suivi d'un plus grand encore � la premi�re assembl�e du peuple, o� ils firent p�rir trois
cents des plus riches. [6] � la vue de ce d�sordre quelques-uns des partisans les plus consid�rables du gouvernement populaire, au nombre de mille, craignant les suites funestes d'une �motion si sanglante, se r�fugi�rent aupr�s du satrape Pharnabase. Celui-ci les re�ut � bras ouverts : il leur donna � chacun une pi�ce d'or et leur accorda pour retraite la citadelle de Claude,dans la Claudie :
[7] cependant Lysandre � la t�te de plusieurs vaisseaux, alla attaquer Thasas, ville de la Carie, attach�e aux Ath�niens ; il l'emporta de force et y fit �gorger jusqu'� huit cents jeunes hommes ; apr�s quoi il fit vendre � l'encan les femmes et les enfants, et finit par raser la ville.
[8] Revenant de l� dans l'Attique, il parcourut diff�rents lieux, o� il ne fit rien de remarquable, ni qui m�rite d'entrer dans cette Histoire. Il assi�gea enfin Lampsaque, dont il renvoya la garnison sous certaines conditions et sur son serment, et apr�s avoir pill� la ville, il la rendit aux citoyens.
105 Du moment que les Ath�niens avaient appris le si�ge de cette place et les grandes forces que
Lysandre y avait conduites, ils avaient rassembl�, avec toute la diligence possible, jusqu'� cent-quatre-vingt vaisseaux pour courir � sa d�fense :
[2] mais la trouvant prise, ils jet�rent l'ancre aux embouchures de ces fleuves qu'on appelle �g�es. Ensuite voguant sans cesse autour des ennemis, ils faisaient toutes sortes de tentatives pour les attirer au combat ; mais comme les Spartiates ne r�pondaient point, les Ath�niens pens�rent qu'ils perdaient l� leur temps, d'autant plus que leurs provisions ne leur permettaient pas de s'arr�ter davantage le long de ces c�tes.
[3] Sur ces entrefaites Alcibiade se pr�senta � eux et leur dit que Medocus et Seuth�s rois de Thrace �taient leurs amis et s'engageraient � leur fournir de tr�s grands secours s'ils voulaient faire la guerre aux Lac�d�moniens. L�-dessus il les invita � lui faire part du commandement, leur promettant de deux choses l'une, ou qu'il obligerait les ennemis d'en venir � un combat naval, ou que lui-m�me, � la t�te d'une arm�e de Thraces, les am�nerait � un combat sur terre.
[4] Le dessein d'Alcibiade en cette rencontre �tait de faire pour sa patrie quelque action assez �clatante pour engager le peuple � lui rendre cette ancienne affection dont on lui avait donn� autrefois tant de marques. Mais les g�n�raux ath�niens faisant r�flexion que s'il arrivait quelque malheur de la liaison et de l'entreprise qu'on leur proposait, on en rejetterait toute la faute sur eux et que les bons succ�s au contraire tourneraient tous � l'avantage et � la gloire d'Alcibiade, l'avertirent pour toute r�ponse de se retirer au plus vite et de n'approcher jamais de leur flotte ni de leur camp.
106 Or comme les ennemis persistaient � �viter le combat et que la flotte commen�ait � manquer de vivres, Philocl�s, qui �tait de jour, ordonna � tous les capitaines de vaisseaux de mettre tout leur �quipage en ordre et de le suivre incessamment ; et prenant avec lui trente vaisseaux d�j� pr�ts, il partit � l'instant m�me.
[2] Lysandre ayant appris ce mouvement par des transfuges s'avan�a avec toute sa flotte ; il mit Philocl�s en fuite et le repoussa sur ses autres vaisseaux qui n'�taient pas encore partis et qui furent extr�mement �tonn�s de voir l'ennemi si pr�s d'eux.
[4] Lysandre qui s'aper�ut de leur frayeur et de leur d�sordre, commanda au m�me instant � Eteonicus d'aller faire d�barquer tout ce qu'il y avait de soldats accoutum�s aux combats de terre. Celui-ci profitant de l'embarras o� �taient tes ennemis � la vue de
Lysandre, alla se saisir par derri�re d'une grande partie de leur camp. Pendant ce temps-l�
Lysandre s'approchait toujours avec une flotte en bon ordre; et d�s qu'il fut � port�e des vaisseaux ennemis, plac�s le long du rivage, il employa les mains de fer pour les attirer � lui.
[5] Les Ath�niens furent alors v�ritablement constern�s, ne pouvant jouir de leurs vaisseaux et n'ayant pas le temps de se ranger en bataille sur terre. Ainsi apr�s s'�tre d�fendus peu de temps, ils se mirent en fuite ; ceux des vaisseaux vers le camp et ceux du camp vers les vaisseaux ; chacun esp�rant se sauver dans le lieu o� il n'�tait pas :
[6] � peine �chappa-t-il dix vaisseaux de toute la flotte. Le G�n�ral Conon en prit un ; mais ce n'�tait pas pour retourner � Ath�nes, o� il craignait la fureur du peuple : il se retira chez Evagoras, prince de Chypre, dont il �tait ami. La plupart des soldats firent leur retraite par terre et se r�fugi�rent � Sestos.
Lysandre emmena les autres vaisseaux et leur �quipage en captivit� ; et ayant pris Philocl�s vivant, il le conduisit � Lampsaque, o� il le fit �gorger. Apr�s quoi il choisit le plus beau vaisseau de la prise qu'il avait faite et l'ayant orn� des plus belles armes et autres d�pouilles qu'il y avait trouv�es, il l'envoya � Lac�d�mone, pour y porter la nouvelle de sa victoire. Aussit�t apr�s il alla attaquer dans Sestos ceux que la fuite y avait conduits, il prit la ville et renvoya les Ath�niens sous leur serment.
[8] Il passa de l� � Samos avec toutes ses forces : il se rendit ma�tre de l'�le, d'o� il envoya � Lac�d�mone ce m�me Gylippe, qui avait rendu � Syracuse tant de services en combattant pour elle sur mer. Celui-ci pontait � Sparte, en cette occasion, les d�pouilles de la derni�re bataille gagn�e et dont quinze cens talents d'argent faisaient partie.
[9] Cet argent �tait enferm� dans des sacs, en chacun desquels �tait une �tiquette de cuir ou de parchemin, qui indiquait la somme contenue dans chaque sac. Gylippe qui n'en savait rien ouvrit les sacs et en tira trois cents talents : ce qui ayant �t� reconnu par les �phores � l'indice de l'�tiquette, il s'enfuit et l'on pronon�a contre lui une sentence de mort.
[10] Son p�re Clearque avait �t� autrefois oblig� de s'enfuir de m�me, parce qu'il fut accus� d'avoir re�u de l'argent de Pericl�s, pour ne pas entrer � la t�te des Lac�d�moniens dans l'Attique : il avait �t� aussi condamn� � mort et il se retira � Thurium en Italie. Ainsi ces deux hommes, capables d'ailleurs de grandes choses, ont terni leur vie et d�shonor� leur m�moire par cette bassesse.
107 D�s que les Ath�niens eurent appris le d�sastre de leur flotte � Lampsaque, ils abandonn�rent la mer et ne song�rent plus qu'� fortifier leurs ports et leurs propres murailles qu'ils jugeaient menac�es d'un si�ge prochain.
[2] En effet, Agis et Pausanias, rois de Sparte, suivis d'une forte arm�e, se jet�rent incessamment dans l'Attique et pos�rent leur camp devant Ath�nes.
Lysandre avec plus de deux cent vaisseaux, se pr�senta au port du Pir�e. Les Ath�niens voyant fondre sur eux un orage si terrible ne se d�courag�rent pourtant pas ; ils r�sist�rent vigoureusement aux premiers assauts et se d�fendirent m�me quelque temps avec avantage.
[3] Ce furent les ennemis m�mes, qui pr�voyant qu'un si�ge en forme serait difficile, prirent le parti de retirer leurs troupes et leurs vaisseaux, et se born�rent � croiser sur les mers des environs, pour emp�cher les vivres d'arriver dans l'Attique.
[4] Ce projet leur r�ussit ; et comme les provisions de bouche venaient principalement par mer dans Ath�nes, les citoyens tomb�rent bient�t dans une grande famine. Comme ce fl�au allait tous les jours en augmentant, la ville se remplit de morts : de sorte que les survivants firent une d�putation aux Lac�d�moniens pour leur demander la paix, aux conditions d'abattre les deux grands m�le et les murailles du Pir�e et de leur abandonner toutes leurs villes, de se soumettre eux-m�mes � eux et de ne combattre que sous leurs g�n�raux.
[5] C'est ainsi que se termina la guerre du P�loponn�se, la plus longue que nous connaissions, et qui avait dur� vingt-sept ans.
108 Peu de temps apr�s sa conclusion, arriva la mort de Darius, roi de l'Asie apr�s un r�gne de dix-neuf ans. Son fils a�n� Artaxerx�s lui succ�da et r�gna 43 ans. Ce fut sous le r�gne de celui-ci qu'Apollodore d'Ath�nes dit qu'a fleuri le po�te Antimaque.
XXVIII.
[2] � l'�gard de la Sicile, Imilcar g�n�ral des Carthaginois, acheva de d�molir et de raser ce qui restait encore de la ville d'Agrigente et il d�truisit avec le marteau les statues et les sculptures que le feu n'avoir qu'endommag�es et d�figur�es.
[3] Partant de l� avec toutes ses troupes, il se jeta sur le territoire de Gela et de Camarine, et parcourant tout ce pays, il y trouva de quoi procurer � ses soldats bien des richesses. Apr�s quoi, se fixant � la ville de Gela, il posa son camp au pied des murailles, le long du fleuve de m�me nom.
[4] Les habitants avaient hors de leurs murs une statue qui �tait un Apollon, d'une hauteur prodigieuse, qu'un oracle leur avait ordonn� de consacrer � ce dieu. Les Carthaginois l'envoy�rent � Tyr. Mais dans le temps que les Tyriens furent assi�g�s par Alexandre, ils profan�rent cette statue, comme �tant favorable � leurs ennemis.
Tim�e raconte � ce sujet, qu'apr�s la prise de Tyr les Grecs vainqueurs rendirent de grands honneurs et firent de grands sacrifices � cette m�me statue, � laquelle ils attribuaient leurs succ�s et que cette c�r�monie tomba pr�cis�ment au m�me jour et � la m�me heure que les Carthaginois, bien des ann�es auparavant, avaient insult� le dieu devant G�la.
[5] Ainsi nous ne pla�ons ici cet �v�nement d'avance, qu'� cause de la singularit� des conjonctures. Les Carthaginois ayant abattu des bois qui �taient autour de G�la, ferm�rent leur camp et l'environn�rent d'une tranch�e ; car ils s'attendaient que Denys am�nerait incessamment un secours consid�rable � cette ville.
[6] Les assi�g�s avaient d'abord r�solu d'envoyer leurs femmes et leur
enfants � Syracuse pour les d�livrer du p�ril dont ils se sentaient menac�s. Mais toutes les femmes ayant embrass� les autels dress�s dans la place publique, en protestant qu'elles voulaient partager les travaux du si�ge avec leurs maris, on fut oblig� de leur c�der.
[7] Les Citoyens s'�tant donc distribu�s en plusieurs corps, on en envoya quelques-uns hors de la ville. Comme ils connaissaient parfaitement la situation des lieux, ils surprirent ais�ment ceux des ennemis qui se trouv�rent �cart�s du gros de leur arm�e ; ils en amen�rent plusieurs de vivants et en tu�rent beaucoup d'autres.
[8] Cependant un c�t� des murailles fut attaqu� par des b�liers et d�fendu vaillamment : car avec le secours des femmes et m�me des enfants, on r�tablissait la nuit ce qui avait �t� abattu le jour. Les jeunes gens de leur c�t�, et tous ceux qui �taient en �ge de porter les armes, se relevaient exactement et avec un z�le �gal pour les combats ou pour les travaux.
[9] En un mot, ils soutenaient les assauts des Carthaginois avec tant de vigueur, que bien que leur ville fut peu fortifi�e, qu'ils n'eussent actuellement aucuns secours �trangers et qu'une partie de leurs murailles fut abattue, il ne semblait seulement pas qu'ils se crussent encore en p�ril.
109 De c�t�, le tyran Denys ayant emprunt� des troupes des Grecs d'Italie et d'autres alli�s, prit encore avec lui la plus grande partie de la jeunesse de Syracuse, jointe � des �trangers soudoy�s, et se fit une arm�e de cinquante mille hommes, selon quelques Historiens.
[2] Mais Tim�e compte trente mille hommes de pied, mille chevaux et cinquante vaisseaux couverts de ponts.
[3] Il s'avan�a avec ses forces du c�t� de G�la et posa son camp entre la ville et la mer : car son dessein n'�tait pas de s�parer ses troupes, et il voulait combattre les ennemis en m�me temps par mer et par terre. C'est pourquoi ne les attaquant d'abord qu'avec des soldats arm�s � la l�g�re, il se contenta de leur interdire le fourrage autour de leur camp et il destinait sa cavalerie et ses vaisseaux � arr�ter les munitions qui pourraient leur venir de Carthage.
[4] Vingt jours se pass�rent ainsi � faire peu de chose de part et d'autre. Mais ensuite Denys partagea son infanterie en trois corps. Le premier qui n'�tait compos� que de Siciliens, eut ordre de se pr�senter sur le foss� des ennemis qui �tait au c�t� gauche de la ville. Il ordonna au second corps, qui �tait celui des alli�s, de s'�tendre du c�t� droit, jusqu'� la mer : et lui-m�me se mettant � la t�te des soudoy�s, traversa la ville pour arriver par une autre porte, jusqu'au lieu o� les machines des ennemis �taient dress�es.
[5] D�s qu'on en serait aux mains, sa cavalerie, en traversant m�me le fleuve � la nage, devait faire tout le tour de la bataille pour soutenir ceux qui auraient l'avantage, ou pour recevoir ceux qui auraient pli�. Enfin, les soldats qui �taient dans les vaisseaux devaient venir appuyer l'attaque des Italiens et des alli�s autour du camp des ennemis.
110 D�s que les Soldats des vaisseaux se mirent en devoir d'ex�cuter ce qui leur avait �t� ordonn�, les Carthaginois coururent tous de ce c�t�-l�, pour les emp�cher de mettre pied � terre ; parce que c'�tait l'endroit le plus faible de leur camp et qu'ils n'avaient pas eu le temps ou la facilit� de se fortifier le long de la mer.
[2] Pendant que les Carthaginois couraient ainsi au rivage, les Italiens press�rent le camp m�me, presqu'abandonn� de ses d�fenseurs et s'en empar�rent facilement :
[3] de sorte que les Carthaginois revenant sur leurs pas avec toutes leurs forces, combattirent tr�s longtemps avant que de pouvoir reprendre leur propre camp d�fendu par la tranch�e qu'ils avaient faite eux-m�mes. Ils en vinrent pourtant � bout, et les Italiens surmont�s enfin par le nombre, furent r�duits, en cherchant � faire retraite, � s'acculer dans un coin de ce camp, en attendant un secours qui ne venait point.
[4] Car d'un c�t� les Siciliens �taient trop r�pandus dans la campagne pour se r�unir sit�t, et d'un autre c�t� les soudoy�s de Denys embarrass�s dans les rues de la ville par o� ils avaient pass� ne pouvaient arriver de longtemps � un endroit si �loign�, quoiqu'ils en eurent l'intention. Les habitants de G�la leur pr�t�rent bien aussi quelque secours par une sortie, mais craignant de laisser leurs murailles sans d�fense, ils ne voulurent pas s'en �loigner ; et leur secours ne fut ainsi qu'une l�g�re diversion.
[5] Pendant ce d�lai et ces incertitudes, les Espagnols et les Campaniens qui servaient sous les Carthaginois, tomb�rent en grand nombre sur les Grecs d'Italie et en tu�rent plus de mille. Mais comme ceux qui �taient demeur�s dans les vaisseaux accablaient de traits les Carthaginois, que la chaleur de leur attaque avaient amen�s � leur port�e, le reste des Siciliens eut le temps de se sauver dans la ville.
[6] D'un autre c�t� le corps des Siciliens command� pour le c�t� gauche de G�la, avait eu l'avantage sur les Carthaginois, en avait mis par terre un grand, nombre et avait repouss� les autres jusques dans leur camp. Mais les Espagnols et les Campaniens, �tant venus � leur secours, les Siciliens en cette derni�re rencontre perdirent pr�s de six cents hommes, et se r�fugi�rent dans G�la.
[7] La cavalerie qui avait eu ordre de les soutenir les voyant d�faits, chercha aussi la m�me retraite et arriva aux portes toujours harcel�e par les ennemis qu'elle avait en queue. Denys, lui-m�me, qui n'�tait parvenu jusque-l� qu'avec beaucoup de peine, voyant toute son arm�e battue, se renferma avec elle
111 et faisant assembler le conseil de guerre, on y d�lib�ra sur la situation pr�sente des choses. L'avis unanime fut que le lieu n'�tait pas favorable pour consulter sur ce qu'on avait � faire dans toute la suite de cette guerre. Ainsi l'on se contenta d'envoyer d�s le soir m�me un h�raut aux ennemis, pour leur demander la permission d'enlever leurs morts le lendemain. Aussit�t Denys, fit sortir de la ville toutes ses troupes, et lui-m�me partit � minuit en laissant l� deux mille hommes l�g�rement arm�s.
[2] Il avait charg� ces derniers de tenir des feux allum�s toute la nuit et de faire assez de bruit pour donner lieu aux ennemis de croire que lui-m�me �tait encore dans G�la. Mais d�s la pointe du jour, ils en sortirent eux-m�mes et all�rent joindre Denys. Les Carthaginois bient�t instruits de cette manoeuvre, se jet�rent bient�t dans la ville, o� ils pill�rent toutes les maisons.
[3] En m�me temps Denys arrivant � Camarine, obligea tous les habitants, jusqu'aux enfants et jusqu'aux femmes � le suivre � Syracuse : et comme la crainte les avait saisis tous �galement, les uns emportaient avec eux leur or et leur argent et quelques autres hardes dont ils pouvaient se charger ; et les autres ne songeant qu'� sauver leurs femmes et leurs enfants, avaient abandonn� tout le reste. Un grand nombre de vieillards et de malades fut laiss� � la discr�tion des Carthaginois, que chacun croyait d�j� voir devant soi.
[4] L'exemple r�cent de Selinunte, d'Him�re et d'Agrigente frappait tous les esprits et il leur semblait d�j� qu'ils allaient essuyer toutes les cruaut�s des Carthaginois. En effet ces barbares n'avaient aucune compassion de leurs captifs, ils mettaient en croix les uns et accablaient les autres des outrages les plus sanglants.
[5] Les soldats m�mes de Denys voyant les femmes, les enfants et tout le peuple de G�la et de Camarine, errant ainsi mis�rablement dans la campagne, avaient compassion de leur sort.
[6] Ils �taient touch�s de voir des enfants de famille et surtout des jeunes filles, en �ge d'�tre mari�es, conduites ou marchant au hasard dans les grands chemins ou � travers les champs, priv�es par la rigueur ou par la crainte d'un sort affreux, de la d�f�rence qui leur �tait due ou de la biens�ance, qu'elles devaient elles-m�mes � leur �ge, � leur sexe et � leur condition. Ils n'avaient pas moins de compassion pour les vieillards, oblig�s malgr� leur faiblesse et leurs infirmit�s de marcher du m�me pas que les jeunes gens.
112 Ce spectacle les enflammait de col�re et d'indignation contre leur chef, et ils soup�onnaient Denys d'avoir laiss� venir tout expr�s les choses � cette extr�mit� et de vouloir profiter de la terreur qu'imprimaient les Carthaginois, pour se rendre ma�tre sans aucun effort de sa part, de toutes les villes de la Sicile.
[2] Ils remarquaient combien l'assistance qu'il avait fait semblant d'apporter aux habitants de G�la avait �t� faible et imparfaite, avec qu'elle attention il avait �pargn� ses soudoy�s, et de quel l�ger d�savantage il avait fait le pr�texte d'une retraite pr�matur�e. Ils faisaient m�me observer que les Carthaginois ne s'�taient point mis en peine de le poursuivre : indice de son intelligence avec eux. En un mot, ils donnaient � entendre, que les dieux semblaient avoir pr�par� � ceux qui songeaient depuis longtemps � secouer le joug de la tyrannie, le moment le plus favorable pour l'ex�cution de leur dessein.
[3] Les Italiens l'abandonn�rent les premiers en se retirant � travers les terres de la Sicile, dans leur patrie. La cavalerie de Syracuse chercha d'abord si elle ne pourrait point venir � bout d'�gorger le tyran. Mais voyant que ses soudoy�s ne s'�cartaient jamais de sa personne, ils se h�t�rent d'arriver avant lui � Syracuse,
[4] o� les sentinelles de la marine ne sachant point encore ce qui s'�tait pass� � G�la, les re�urent sans aucune difficult� ; les cavaliers all�rent de ce pas � la maison de Denys, qui �tait pleine d'or et d'argent, et de beaucoup d'autres richesses, dont ils ne laiss�rent rien. Mais de plus s'�tant saisis de sa femme, ils lui firent de si sanglants outrages que Denys extraordinairement indign�, jugea que la vengeance qu'on avait prise sur elle �tait le signe d'une conspiration g�n�rale faite contre son gouvernement et contre lui.
[5] Denys �tait encore en chemin quand il apprit ces f�cheuses nouvelles ; aussit�t il choisit ce qu'il avait de plus fid�le entre ses gens de pied ou de cheval et se h�ta d'arriver � Syracuse, persuad� qu'il ne viendrait � bout de son dessein que par une extr�me diligence, et qu'il ne pourrait opprimer les cavaliers r�volt�s, qu'en tombant tout d'un coup sur eux. C'est ce qui arriva en effet.
[6] Ceux-ci pensaient bien que Denys ne demeurerait point dans un camp, mais ils ne s'imaginaient pas non plus qu'il put �tre si t�t � Syracuse. S'assurant ainsi du succ�s de leur entreprise, ils publi�rent qu'il avait paru sortir de G�la par la crainte qu'il avait des Carthaginois, mais qu'au fond il craignait encore plus les habitants de Syracuse.
113 Cependant Denys ayant fait d'une seule traite plus de huit lieues, arriva � minuit devant la porte de l'Acradine avec cent cavaliers et six cents hommes de pied. La trouvant ferm�e, il fit apporter des marais voisins une quantit� prodigieuse de ces roseaux, dont on se sert � Syracuse pour faire la chaux.
[2] Pendant que la porte br�lait ceux de ses gens qui �taient demeur�s derri�re les autres eurent le temps d'arriver : d�s qu'elle eut �t� consum�e, il entra de vive force avec tout son monde dans l'Acradine. � cette nouvelle, les plus vigoureux des cavaliers n'attendirent pas qu'ils fussent soutenus par la multitude, et en quelque petit nombre qu'ils se trouvassent, ils se mirent en devoir de repousser l'ennemi commun. Mais comme ils s'�taient rendus tous ensemble dans la place publique, les soudoy�s du tyran les environn�rent et les perc�rent tous de leurs lances.
[3] Aussit�t Denys conduisant ses ex�cuteurs dans les diff�rentes rues de Syracuse, ils tu�rent indiff�remment tous ceux qui venaient � leur rencontre. Il entra ensuite dans les maisons des citoyens qu'il savait lui �tre contraires ; il en fit �gorger les uns, et fit mettre les autres hors de la ville. Il employait cependant la plus forte partie de sa cavalerie � assi�ger cette forteresse plac�e hors des murailles, que nous appellons aujourd'hui l'Acradine.
[4] Au lever du soleil, le reste des soudoy�s du tyran et tout le corps des Siciliens arriva Syracuse. Mais pour les habitants de G�la et de Camarine qui ha�ssaient Denys, ils s'�taient retir�s chez les Leontins.
114 Alors Hamilcar qui crut que la paix convenait � la situation de ses affaires, envoya un h�raut � Syracuse pour la proposer aux vaincus. Denys fut charm� de cette avance et l'on traita � ces conditions : savoir, qu'outre le pays qui appartenait d�j� aux Carthaginois dans la Sicile, ils auraient encore � eux tout le territoire des Sicaniens, Selinunte, Agrigente et Him�re ; qu'� l'�gard de G�la et de Camarine, les habitants de l'une et de l'autre pouvaient habiter dans leurs villes, pourvu qu'elles fussent sans murailles et qu'elles payassent tribut aux Carthaginois. Que les citoyens de Leontium, de Messine et de toutes les autres villes de la Sicile se gouverneraient elles-m�mes, � l'exception de Syracuse, qui demeurerait sous la domination de Denys. Enfin, que l'on rendrait de part et d'autre les prisonniers et les navires.
[2] Ce trait� ayant �t� sign�, les Carthaginois s'en retourn�rent chez eux, apr�s avoir perdu plus de la moiti� de leur arm�e par les maladies. Et la peste continuant dans l'Afrique apr�s leur retour, emporta encore un tr�s grand nombre, tant dans leurs propres soldats que de ceux de leurs alli�s.
[3] Pour nous �tant arriv�s � la fin des deux guerres, l'une des Grecs dans le P�loponn�se et l'autre des Carthaginois dans la Sicile, nous avons rempli le sujet que nous nous �tions propos� dans ce Livre et nous renvoyons les faits qui les suivirent au livre suivant.
Fin du XIIIe livre et du tome III
livre XII
livre XIV
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