Croisade savoyarde
| Date | – |
|---|---|
| Lieu | Balkans |
| Casus belli | Avancée ottomane en Thrace et capture de l'empereur byzantin Jean V Paléologue par le tsar bulgare Ivan Alexandre |
| Issue |
Victoire savoyarde – Reprise temporaire de Gallipoli aux Ottomans – Libération de Jean V Paléologue – Cession de Mesembria et Sozopolis à Byzance – Engagement de soumission du basileus à Rome |
| Changements territoriaux | Annexion de Mesembria et Sozopolis à l'Empire byzantin[1] |
| Amédée VI de Savoie Étienne de la Baume Guillaume de Grandson Antoine de Beaujeu |
Ivan Alexandre |
| ~1 700 à 1 800 combattants : env. 400 hommes d'armes, 300 brigands, 140 archers et arbalétriers, plus marins[2] ; 15 navires affrétés (galères vénitiennes, génoises, marseillaises)[3] | Inconnues |
| Importantes | Inconnues |
La croisade savoyarde est une expédition militaire conduite entre le et le par Amédée VI de Savoie, dit le Comte Vert, dans le but de porter secours à l'Empire byzantin menacé par l'expansion ottomane en Thrace et de libérer l'empereur Jean V Paléologue retenu prisonnier par le tsar bulgare Ivan Alexandre[4],[5].
Placée sous le patronage du pape Urbain V, cette expédition s'inscrit dans la séquence des croisades tardives du XIVe siècle, marquées par la substitution progressive de la défense de la Chrétienté orientale à l'objectif initial de reprise de Jérusalem perdue en 1291[6]. Elle s'articule avec un projet plus large de ligue chrétienne associant le royaume de Hongrie de Louis Ier, le royaume de Chypre de Pierre Ier dont la propre expédition d'Alexandrie vient de s'achever en 1365 et la république de Gênes[2],[5].
Partie de Venise avec une flotte d'environ quinze navires et un corps expéditionnaire estimé à quelque 1 700 combattants, 400 hommes d'armes, 300 brigands, 140 archers et arbalétriers, plus l'équipage, la croisade débarque en devant Gallipoli (sur le détroit des Dardanelles) et s'empare de la place en cinq jours[3],[2]. Renforcée par des galères génoises sous le commandement de Francesco I Gattilusio, elle gagne Constantinople en et, durant l'hiver et le printemps suivants, mène une campagne navale victorieuse contre la Bulgarie sur la mer Noire occidentale, prenant successivement Mesembria, Sozopolis et plusieurs places de la côte avant de mettre le siège devant Varna[1],[4]. Acculé, le tsar Ivan Alexandre est contraint de libérer Jean V Paléologue et de céder à l'Empire byzantin les places conquises[1],[7].
Sur le plan diplomatique, la croisade obtient en outre l'engagement de Jean V Paléologue à se rendre à Rome auprès du pape pour y faire acte personnel de soumission, ouvrant un débat qui restera sans conclusion durable sur la perspective d'une union des Églises[2],[5]. De retour à Venise le , Amédée VI se rend à Rome en , au moment même où la papauté, sous Urbain V, vient de mettre fin à la papauté d'Avignon: il y reçoit l'absolution générale pour lui-même et ses compagnons[3].
Bien que ses succès militaires soient effacés en quelques années par la reprise de l'avancée ottomane (Gallipoli est reperdue dès 1376-1377) et que l'union des Églises ne soit jamais concrétisée, la croisade savoyarde demeure un événement central de la mémoire dynastique de la Maison de Savoie[6],[4]. Elle est connue dans le détail grâce à un document administratif exceptionnel, le compte de la croisade tenu par le clerc Antoine Barbier, rouleau de parchemin de près de 70 mètres de long enregistrant jour après jour recettes et dépenses de l'armée croisée[4],[8].
Contexte
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Les croisades tardives et la pression ottomane
[modifier | modifier le code]Le XIVe siècle est marqué, pour la Chrétienté occidentale, par la mutation profonde de l'idéal croisé. Après la chute d'Acre en , qui scelle la disparition des États latins d'Orient, la reprise de Jérusalem reste, en théorie, l'horizon affiché par la papauté et les princes laïcs; mais, dans la pratique, c'est désormais la défense de la Chrétienté orientale et de l'Empire byzantin face à l'expansion des Turcs ottomans qui mobilise les forces armées des catholiques romains[6].
L'avancée ottomane est foudroyante: après le franchissement des Dardanelles et la prise de Gallipoli en , les Turcs s'installent en Thrace et contrôlent rapidement la voie terrestre vers Constantinople[5]. À partir de l'avènement du sultan Murad Ier en , l'expansion s'accélère: Andrinople tombe en 1361-1362, Philippopolis en 1363, Plovdiv avant 1365. L'Empire byzantin, réduit à Constantinople, Thessalonique et quelques places de la mer Égée, ne dispose plus des moyens militaires nécessaires à sa propre défense[7].
Les croisades tardives, selon la formule devenue classique d'Atiya perdent par conséquent leur caractère d'expédition de masse pour devenir des « campagnes plus limitées, parfois initiées par la papauté mais surtout promues et menées par les princes laïcs »[6].
Les liens entre Amédée VI et Jean V Paléologue
[modifier | modifier le code]L'engagement personnel d'Amédée VI de Savoie dans le projet est indissociable de ses liens dynastiques avec la maison impériale byzantine. L'empereur Jean V Paléologue est en effet, par sa mère Anne de Savoie (épouse d'Andronic III Paléologue), un cousin germain d'Amédée VI[5],[3]. Cette parenté donne à l'expédition une dimension de loyauté féodale et familiale qui imprègne l'ensemble des sources, des comptes administratifs aux chroniques contemporaines[2].
À ces considérations s'ajoute la situation personnelle dramatique du basileus. Désespérant de réunir des secours occidentaux, Jean V Paléologue s'est rendu en personne en Hongrie en pour solliciter Louis Ier; sur le chemin du retour, il est intercepté par le tsar bulgare Ivan Alexandre (qui souhaite venger la cession byzantine d'Anchialos en 1364) et retenu prisonnier au Vidin ou en Dobroudja[1].
Le projet de ligue chrétienne (1365-1366)
[modifier | modifier le code]La concomitance de plusieurs initiatives militaires donne naissance, à partir de , à un véritable projet de ligue catholique orientée vers la défense des intérêts chrétiens en Méditerranée orientale. Cette ligue informelle réunit, autour de la papauté d'Urbain V (alors résidente à Avignon):
- le royaume de Chypre de Pierre Ier de Lusignan, qui vient de conduire en sa propre croisade d'Alexandrie, couronnée par un sac retentissant mais sans lendemain[2];
- le royaume de Hongrie de Louis Ier, engagé dans une expédition terrestre contre la Bulgarie de Vidin[5] ;
- la république de Gênes, dont les bases coloniales en mer Égée et en mer Noire (Péra, Caffa, Lesbos) sont directement menacées par l'expansion ottomane[2];
- le comté de Savoie d'Amédée VI, qui prend la croix au printemps 1366[4].
Selon l'historien Pierre Bonet, l'expédition savoyarde s'inscrit ainsi « dans le projet commun de croisade du roi de France et de Pierre Ier de Chypre », mais avec une finalité strictement constantinopolitaine au lieu de l'objectif égyptien initial[2].
Préparatifs
[modifier | modifier le code]La prise de croix et la bulle pontificale
[modifier | modifier le code]Au printemps 1366, Amédée VI « prend la croix » et obtient du pape Urbain V le patronage officiel de son expédition[4]. La bulle pontificale correspondante confère aux croisés savoyards les privilèges spirituels et fiscaux traditionnellement attachés à la croisade: indulgence plénière, protection juridique des biens et des familles laissés en Savoie, et levée de la dîme de croisade sur le clergé des États du comte[2].
Cette dimension religieuse est soigneusement mise en scène. Selon la tradition rapportée par le chroniqueur Cabaret au XVe siècle, l'étendard de l'expédition se compose d'une « banderole verte » (la couleur emblématique du Comte Vert depuis le tournoi de Chambéry de 1348) et d'un grand « gonfanon bleu semé d'étoiles d'or, avec une image de la Vierge »[3].
Le compte de la croisade et son auteur
[modifier | modifier le code]La connaissance dans le détail de l'expédition repose sur un document administratif d'une qualité exceptionnelle: le compte de la croisade tenu par le clerc savoyard Antoine Barbier[9],[4].
Ce document, rédigé sur un rouleau de parchemin d'environ 70 mètres de long, enregistre « toutes les recettes et toutes les dépenses » effectuées au nom du comte, de la levée des fonds jusqu'au retour à Chambéry[6],[8]. Édité par le diplomate et érudit piémontais Federico Eugenio Bollati di Saint-Pierre en 1900 dans le volume Illustrazione della spedizione in Oriente di Amedeo VI, il a fait l'objet d'une analyse détaillée par Florian Chamorel dans sa monographie de 2016[4]. Il permet de suivre les périples de l'armée croisée « jour après jour, de Venise aux rivages de la mer Noire »[8].
Effectifs et composition
[modifier | modifier le code]La reconstitution la plus précise des effectifs est due à Florian Chamorel, qui a établi à partir du compte d'Antoine Barbier le contingent suivant[2]:
- environ 400 hommes d'armes, constituant le noyau de chevalerie noble du contingent;
- environ 300 brigands (mercenaires armés et combattants à pied);
- environ 140 piétons, principalement archers et arbalétriers;
- l'équipage des navires, marins et serviteurs, portant le total à environ 1 700 à 1 800 hommes.
La noblesse savoyarde est massivement représentée. Aux côtés du comte figurent notamment:
- Étienne de la Baume, grand maître de l'hôtel et grand amiral de l'expédition;
- Guillaume de Grandson, compagnon proche du comte;
- Antoine de Beaujeu, seigneur de Châteauneuf;
- Aymon de Genève, Antelme de Miolans, et plusieurs représentants des grandes lignées vassales du Pays de Vaud, du Faucigny et du Piémont[3].
À ce noyau s'ajoutent des volontaires et mercenaires recrutés en Italie (Milan), en Angleterre et en Allemagne[3].
Affrètement de la flotte et embarquement à Venise
[modifier | modifier le code]Le rassemblement de la flotte mobilise les trois grandes républiques maritimes italiennes. Selon la tradition transmise par Cabaret, la flotte se compose de quinze nefs portant chacune de 100 à 200 hommes: les galères génoises d'Étienne de la Baume ouvrent la marche, les galères vénitiennes portent le gros du contingent savoyard, et les vaisseaux marseillais ferment la formation[3].
L'embarquement est échelonné entre le et le , dates retenues par les diverses sources. Selon les comptes analysés par Chamorel, le départ effectif de la flotte intervient le depuis le port de Venise[2],[3].
Campagne en mer Égée et siège de Gallipoli
[modifier | modifier le code]Le périple maritime
[modifier | modifier le code]La flotte savoyarde traverse l'Adriatique, suit la côte dalmate puis double les caps du Péloponnèse avant d'établir une base militaire sur l'île d'Eubée, alors possession vénitienne sous le nom de Négrepont[3]. Le choix d'Eubée s'explique par sa position stratégique: elle commande l'entrée de la mer Égée et permet le ravitaillement et le regroupement avant l'assaut du détroit des Dardanelles.
Le siège de Gallipoli (août 1366)
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Gallipoli (l'actuelle Gelibolu) constitue alors le point stratégique majeur de l'expansion ottomane: prise une première fois par Soliman, fils d'Orhan, à la faveur du séisme de 1354, elle constitue depuis lors la tête de pont turque sur la rive européenne des Dardanelles[7].
La flotte croisée se présente devant la place début . Selon la tradition rapportée par Cabaret, la garnison ottomane se rend après cinq jours de siège[3]. Pierre Bonet souligne, à la lumière des analyses de Florian Chamorel, que la reprise constitue « un véritable succès militaire » dont la portée stratégique dépasse l'enjeu local: « la reprise de Gallipoli, conquise par les Turcs en 1354 », ferme provisoirement la voie au franchissement ottoman des Dardanelles[2].
Amédée VI laisse une garnison savoyarde dans la place, sous le commandement d'un capitaine, premier dispositif militaire latin durable dans la région depuis la chute des États latins d'Orient, et embarque le gros de son armée pour Constantinople[3].
L'arrivée à Constantinople (septembre 1366)
[modifier | modifier le code]Le passage de la Mer de Marmara est marqué par de violentes tempêtes qui causent des pertes parmi les navires de transport[3]. La flotte savoyarde, escortée notamment par les galères du Gattilusio seigneur de Lesbos Francesco I Gattilusio, gagne néanmoins Constantinople dans le courant du mois de [1].
Les croisés y trouvent une cité confrontée à la double angoisse de la menace ottomane et de l'absence de son souverain, Jean V Paléologue étant alors retenu prisonnier par le tsar bulgare. La régence est exercée par l'impératrice Hélène Cantacuzène et par le futur empereur Andronic IV Paléologue, fils aîné de Jean V[7].
La campagne en mer Noire et la libération de Jean V Paléologue
[modifier | modifier le code]L'objectif bulgare
[modifier | modifier le code]Apprenant que son cousin Jean V est détenu non par les Turcs mais par le tsar Ivan Alexandre, Amédée VI modifie son plan de campagne et engage, dès l'automne 1366, une expédition contre les ports bulgares de la mer Noire occidentale. Selon les historiens de la Bulgarie médiévale, le tsar avait fait emprisonner Jean V en représailles de la reprise byzantine d'Anchialos en 1364 et pour exercer une pression diplomatique[1].
Prise de Mesembria et de Sozopolis
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À l'automne 1366, la flotte savoyarde, après avoir longé la côte de Thrace, s'empare successivement, sans rencontrer de résistance majeure, des principales places portuaires du littoral bulgare: Anchialos, Mesembria (l'actuelle Nessebar), puis Sozopolis (Sozopol)[1].
La prise de Mesembria, ancien fleuron commercial de la côte égéo-pontique, revêt une portée à la fois militaire et économique: elle prive la Bulgarie de l'un de ses principaux débouchés maritimes vers l'Empire byzantin et les colonies italiennes de la mer Noire[1].
Le siège de Varna et la libération du basileus
[modifier | modifier le code]Renforcés par leurs succès, les croisés montent vers le nord et mettent le siège devant Varna, principal port bulgare de la côte pontique[1]. Bien que la ville ne soit pas prise d'assaut, la combinaison de la pression militaire et des demandes diplomatiques relayées par les Byzantins contraint le tsar Ivan Alexandre à la céder[1].
Au début de l'année 1367, Jean V Paléologue est libéré. Selon les chroniques byzantines analysées par les historiens du Second Empire bulgare, Ivan Alexandre « dut non seulement relâcher l'empereur, mais également céder ces deux villes [Mesembria et Sozopolis] à Byzance »[1]. Le traité bilatéral byzantino-bulgare entérine la perte territoriale et marque, selon les historiens bulgares contemporains, le début du déclin accéléré de la Bulgarie à la veille de l'invasion ottomane[10],[7].
Le retour et la dimension diplomatique
[modifier | modifier le code]Hivernage et préparation diplomatique
[modifier | modifier le code]Jean V Paléologue regagne Constantinople au cours du printemps 1367. Selon les analyses de Pierre Bonet, les mois d'hivernage de l'armée croisée à Constantinople sont mis à profit par Amédée VI pour des tractations diplomatiques d'envergure: il convainc son cousin l'empereur de l'urgence d'une réconciliation avec Rome pour obtenir la prolongation de l'aide latine[2].
Pour couvrir les frais considérables engagés par le comte de Savoie (logistique, salaires des mercenaires, ravitaillement, primes), Jean V emprunte près de 42 500 hyperpyra. La somme est garantie par l'engagement, scellé par traité, du basileus à se rendre personnellement à Rome pour y faire acte de soumission au pape, moyennant quoi Amédée VI s'engage à rétrocéder le montant prêté.
Retour à Venise (juillet 1367)
[modifier | modifier le code]Le départ de Constantinople intervient courant . Faisant halte à Gallipoli pour recueillir la garnison savoyarde, Amédée VI restitue la place aux Byzantins, geste de loyauté féodale dont les commentateurs contemporains et modernes ont relevé la portée politique[3]. La place tombera de nouveau aux mains des Ottomans peu après, en 1376-1377[7].
Après plusieurs escales, la flotte savoyarde rentre dans les lagunes de Venise le [3].
Audience pontificale à Rome (octobre 1367)
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Le retour de la croisade coïncide avec un événement majeur: le , le pape Urbain V fait son entrée à Rome, mettant fin à soixante années de papauté d'Avignon[3]. Amédée VI prend la décision immédiate de se rendre auprès du pontife dans la Ville éternelle.
Selon le chroniqueur Cabaret, le Comte Vert traverse, monté sur une mule, les villes de Padoue, Plaisance, Pise et Sienne avant d'arriver à Rome à la mi-[3]. Il y visite les principales basiliques romaines et reçoit du Saint-Père l'absolution générale pour lui-même et pour l'ensemble de ses compagnons d'armes[3].
La visite à Rome est aussi l'occasion de transmettre formellement au pape la promesse de Jean V Paléologue de se rendre lui-même en Italie. Cet engagement se concrétisera en , lorsque le basileus se déplace effectivement à Rome, événement sans précédent depuis le schisme de 1054, pour y faire sa profession de foi catholique devant Urbain V, sans toutefois engager formellement l'Église orthodoxe dans l'union des Églises[5].
Bilan et conséquences
[modifier | modifier le code]Bilan militaire
[modifier | modifier le code]Selon les historiens contemporains, la croisade savoyarde constitue, sur le strict plan militaire, l'un des rares succès des croisades tardives. Le bilan immédiat comporte:
- la reprise temporaire de Gallipoli (août 1366 – 1367);
- la conquête, puis la cession à Byzance, des places d'Anchialos, Mesembria et Sozopolis;
- la libération de l'empereur byzantin Jean V Paléologue;
- l'affaiblissement durable du Second Empire bulgare, qui « devait affaiblir encore un peu plus la Bulgarie », selon Vasil Gjuzelev[1].
L'expédition est néanmoins coûteuse: les sources insistent sur les « pertes humaines, épidémies et difficultés financières » qui marquent l'année passée en Orient[4],[8].
Conséquences pour l'Empire byzantin
[modifier | modifier le code]Si la libération de Jean V Paléologue assure la continuité dynastique des Paléologues, les acquis territoriaux et militaires de la croisade sont rapidement effacés. Gallipoli est reprise par les Ottomans dès 1376-1377, lors de la guerre civile de 1373-1381 qui oppose Jean V à son fils Andronic IV[7]. L'avancée ottomane reprend de plus belle, culminant avec la prise d'Andrinople (qui devient capitale d'Edirne) et la victoire turque de la bataille de la Maritsa en 1371.
Le projet d'union des Églises esquissé en 1369 reste lettre morte: la conversion personnelle de Jean V à Rome n'engage pas l'Église grecque et est dénoncée par le patriarche de Constantinople et l'épiscopat orthodoxe. Il faudra attendre le concile de Florence de 1439, moins de quinze ans avant la chute de Constantinople, pour qu'un nouveau projet d'union soit formellement promulgué, sans plus de succès durable[7].
Conséquences pour la maison de Savoie
[modifier | modifier le code]Le retentissement européen de l'expédition consacre, en revanche, Amédée VI comme l'une des figures chevaleresques majeures de son temps. Selon l'Encyclopædia Universalis, son intervention « prend part aux grands événements politiques du monde méditerranéen » et place définitivement le comté de Savoie au rang des puissances européennes[5].
Le coût financier reste cependant considérable. Les comptes analysés par Chamorel montrent que le remboursement par Jean V Paléologue des 42 500 hyperpyra n'est jamais intégralement honoré, différend qui empoisonnera les relations diplomatiques entre la maison de Savoie et la cour byzantine jusqu'au début du XVe siècle[4].
Le rayonnement de l'expédition se prolonge en interne dans la fondation, sur le rocher de Pierre-Châtel (actuelle commune de Virignin, Ain), d'une chartreuse d'action de grâces composée de douze pères chargés de la « prière perpétuelle » en mémoire du voyage d'Orient[5].
Sources et postérité historiographique
[modifier | modifier le code]Sources primaires
[modifier | modifier le code]Le récit de la croisade savoyarde repose sur un dossier documentaire d'une richesse exceptionnelle pour le XIVe siècle, qui combine sources administratives, narratives, diplomatiques et byzantines[2].
Le compte d'Antoine Barbier
[modifier | modifier le code]Le document central est le déjà mentionné compte de la croisade tenu par le clerc Antoine Barbier (à distinguer du bibliographe homonyme du XIXe siècle), conservé aux Archives d'État de Turin (section Camerale Savoia)[4]. Édité par Federico Eugenio Bollati di Saint-Pierre en 1900 puis exploité dans le détail par Florian Chamorel, il constitue, selon les médiévistes, l'un des comptes militaires les mieux conservés de la fin du Moyen Âge occidental[8].
La Chronique de Savoye de Cabaret
[modifier | modifier le code]À côté de la documentation administrative, l'événement est commémoré par la Chronique de Savoye de Jean d'Orville dit Cabaret, écuyer du duc Amédée VIII de Savoie, rédigée vers 1417-1420 à la demande de la cour de Chambéry[2]. Selon l'analyse de Pierre Bonet, la chronique de Cabaret, à l'inverse de ses récits sur le XIVe siècle primitif souvent fantaisistes, devient « toujours plus précise lorsque les événements qu'elle rapporte sont temporellement plus proches du moment de sa rédaction »; pour la croisade de 1366, « plusieurs épisodes [...] sont corroborés par les comptes »[2].
Sources byzantines et bulgares
[modifier | modifier le code]Du côté oriental, l'expédition est mentionnée par les historiens byzantins Grégoras (livre XXIV) et Jean VI Cantacuzène dans ses Histoires, ainsi que par les chroniqueurs bulgares anonymes du Second Empire[1].
Historiographie
[modifier | modifier le code]La croisade savoyarde a fait l'objet de plusieurs grandes synthèses:
- Federico Eugenio Bollati di Saint-Pierre, Illustrazione della spedizione in Oriente di Amedeo VI conte di Savoia, Turin, Fratelli Bocca, (édition de référence du compte d'Antoine Barbier);
- (en) Eugene L. Cox, The Green Count of Savoy: Amadeus VI and Transalpine Savoy in the Fourteenth Century, Princeton University Press, (monographie biographique de référence en anglais);
- Florian Chamorel, « Ad partes infidelium ». La croisade d'Amédée VI de Savoie (juin 1366 – juillet 1367), Lausanne, Cahiers lausannois d'histoire médiévale (no 56), (ISBN 978-2-940110-69-8) (synthèse récente reposant sur la réanalyse intégrale du compte de la croisade).
Postérité et mémoire
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La croisade savoyarde occupe une place de premier plan dans la mémoire dynastique de la Maison de Savoie et, plus largement, dans l'imaginaire chevaleresque de la fin du Moyen Âge.
Sur le plan monumental, le souvenir de l'expédition est célébré à Turin, sur la Piazza Palazzo di Città, par une statue en bronze du Comte Vert offerte par le roi Charles-Albert et réalisée vers 1847 par le sculpteur Pelagio Palagi, le monument rémémore la liberation de Jean V par le Comte Vert[5],[6].
En Suisse romande, plusieurs lieux du Pays de Vaud, qui faisait alors partie des domaines savoyards, conservent une référence au comté du Comte Vert, et la dimension chevaleresque d'Amédée VI a été largement exploitée dans la production littéraire et picturale du XIXe siècle[11].
Notes et références
[modifier | modifier le code]Notes
[modifier | modifier le code]Références
[modifier | modifier le code]- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 Vasil Gjuzelev, Bulgaria, Italy and the Italians in the Middle Ages, Sofia, Académie bulgare des sciences, , p. 144-167
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 Pierre Bonet, « Chapitre IV. Les entreprises d'Amédée VI, entre aventures étrangères et guerres intestines (1355-1383) », Au service du prince. Les conseillers d'Amédée VI et d'Amédée VII de Savoie, Presses universitaires de Rennes, (lire en ligne)
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 « Le Comte Vert et la Croisade », sur Savoie Médiévale (d'après Cabaret, Chronique de Savoye) (consulté le )
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 Florian Chamorel, « Ad partes infidelium ». La croisade d'Amédée VI de Savoie (juin 1366 – juillet 1367), Lausanne, Cahiers lausannois d'histoire médiévale, coll. « CLHM » (no 56), , 279 p. (ISBN 978-2-940110-69-8, lire en ligne)
- 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 « Amédée VI, dit le Comte Vert (1334-1383), comte de Savoie (1343-1383) », sur Encyclopædia Universalis (consulté le )
- 1 2 3 4 5 6 Florian Chamorel, « Un prince en croisade : l'expédition d'Amédée VI », sur 24 Heures,
- 1 2 3 4 5 6 7 8 « La Bulgarie médiévale : du second empire à la conquête ottomane », sur EHNE (consulté le )
- 1 2 3 4 5 « « Ad partes infidelium » : La croisade d'Amédée VI de Savoie (juin 1366-juillet 1367) », sur LabeLettres, Université de Lausanne,
- ↑ Ce clerc Antoine Barbier du XIVe siècle ne doit pas être confondu avec le bibliographe homonyme Antoine-Alexandre Barbier (1765-1825), bibliothécaire de Napoléon.
- ↑ (en) Aleksandar Uzelac, « The Bulgarian Empire and the « Mongol Yoke » », Études balkaniques, (lire en ligne)
- ↑ Henri Nicollier, « La Maison de Savoie en Pays de Vaud », sur nicollier.org (consulté le )
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Sources primaires éditées
[modifier | modifier le code]- Federico Eugenio Bollati di Saint-Pierre, Illustrazione della spedizione in Oriente di Amedeo VI conte di Savoia, Turin, Fratelli Bocca, (édition du compte d'Antoine Barbier).
- Jean d'Orville Cabaret, Chronique de Savoye, Daniel Chaubet (éd.), (ISBN 978-2-940147-23-6).
- Nicéphore Grégoras, Histoire romaine, livres XXIII-XXIV (éd. L. Schopen, Bonn, 1830).
Bibliographie
[modifier | modifier le code]- Florian Chamorel, « Ad partes infidelium ». La croisade d'Amédée VI de Savoie (juin 1366 – juillet 1367), Lausanne, Cahiers lausannois d'histoire médiévale (no 56), , 279 p. (ISBN 978-2-940110-69-8, lire en ligne).
- (en) Eugene L. Cox, The Green Count of Savoy: Amadeus VI and Transalpine Savoy in the Fourteenth Century, Princeton University Press, .
- Pierre Bonet, « Les entreprises d'Amédée VI, entre aventures étrangères et guerres intestines (1355-1383) », Au service du prince. Les conseillers d'Amédée VI et d'Amédée VII de Savoie, Presses universitaires de Rennes, (lire en ligne).
- Bernard Demotz, Le Comté de Savoie du XIe au XVe siècle : Pouvoir, château et État au Moyen Âge, Mens Sana, .
- (en) Donald M. Nicol, The Last Centuries of Byzantium, 1261–1453, Cambridge University Press, (ISBN 978-0-521-43991-6).
- (en) Norman Housley, The Later Crusades, 1274–1580: From Lyons to Alcazar, Oxford University Press, (ISBN 978-0-19-822136-4).
- (en) Aziz S. Atiya, The Crusade in the Later Middle Ages, Londres, Methuen, .
- Vasil Gjuzelev, Bulgaria, Italy and the Italians in the Middle Ages, Sofia, Académie bulgare des sciences, .
Articles connexes
[modifier | modifier le code]Liens externes
[modifier | modifier le code]- Florian Chamorel, « Un prince en croisade : l'expédition d'Amédée VI », sur 24 Heures, .
- « Notice « Amédée VI » – Encyclopædia Universalis », sur Encyclopædia Universalis.
- « « Ad partes infidelium » – Notice Serval, Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne ».
- « Pierre Bonet, « Les entreprises d'Amédée VI » », sur OpenEdition Books.
