
Clement Therme
Trained as an historian of international relations, Clément Therme is a Research Associate at the School for Advanced Studies in Social Sciences (EHESS) in Paris. He is also a teaching fellow at Sciences Po. He is the author of Les Relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979 (PUF, 2012) and co-editor (with Houchang E. Chehabi and Farhad Khosrokhavar) of a book entitled Iran and the Challenges of the Twenty-First Century (Mazda Publishers, 2013). He is regularly interviewed, especially by French media.Clément has worked as a Teaching Fellow at the National Institute for Oriental Languages and Civilizations (INALCO), Paris, and Lecturer at Institut d’Etudes Politiques, Paris. He was also a Postdoctoral Research Fellow at the Institute for Strategic Research (IRSEM) and Research Fellow, at the Middle East Centre of the French Institute for International Affairs (Ifri), Paris, and French Institute for Research in Iran (IFRI), Tehran.
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There are two sets of explanations to this remarkable continuity. One is institutional: the Supreme Leader is the main decision-maker regarding the relationship with Russia, which is a national security issue of major importance to explain the survival of the Islamic Republic facing Western pressure since the end of the Cold War. The second one is the lack of alternatives. Indeed, in the context of Western and international sanctions, targeting both the Iranian economy and sensitive domains such as civil nuclear technology, spatial technology or military sectors, Russia remains one of the sole international powers ready to cooperate with Iran in these strategic sectors – alongside, to a lesser extent, China.
Therefore, this article will shed lights on the reasons of the ‘moderates’’ contradictory behavior regarding the search for a ‘strategic partnership’ with Moscow. In order to enlighten Iran’s ambivalent strategy towards Russia, one has to analyze the trilateral dimension of the bilateral relationship between Iran and Russia, namely the relations of the two partners with the U.S.
by Iran’s economic decision-makers. The volume is dedicated to Mohammad-Reza Djalili, a recognized pioneer in the scholarly
examination of the international relations of the Indian Ocean, Iranian foreign policy, and the wider Turco-Persian world who retired as professor of International History and Politics at the Graduate Institute of International and Development Studies, Geneva, in 2010.
L’un des principaux objectifs est de contribuer au développement de la réflexion sur les différentes dimensions de la politique étrangère de la République islamique d’Iran. En effet, la plupart des monographies privilégient le point de vue des grandes puissances dans l’étude des relations entre l’Iran et la Russie, l’Iran et la Grande Bretagne ou, à partir du XXe siècle, de l’Iran avec les Etats-Unis.
L’accent est donc ici mis sur les perspectives iraniennes dans les relations entre Téhéran et Moscou, depuis 1979. L’auteur ne néglige pas pour autant l’inscription de son étude dans le temps long des relations entre l’Iran et son grand voisin du Nord. Il remarque ainsi qu’en dépit des bouleversements idéologiques et des changements de régime, les deux pays ont maintenu des relations diplomatiques ininterrompues, depuis le XVIe siècle, même si, à plusieurs reprises, la présence diplomatique russe ou soviétique à Téhéran a été menacée.
Clément Therme développe trois axes de réflexion principaux : premièrement, il interroge la dimension idéologique qui affecte cette relation : anti-américanisme, visions russes et iraniennes du système international. Il s’efforce ensuite de répondre à la question du poids de l’héritage historique conflictuel dans les continuités et les ruptures entre les politiques mises en œuvre vis-à-vis de Moscou par les régimes Pahlavi et islamique.
Cet héritage joue-t-il encore un rôle, après la fin de la guerre froide, dans les dynamiques sous-jacentes aux relations irano-russes ? Troisièmement, il inscrit son analyse portant sur la relation bilatérale russo-iranienne dans le cadre plus large des relations entretenues par Moscou et Téhéran avec les Etats-Unis. Cette dimension américaine des relations entre Téhéran et Moscou est incontournable pour comprendre les périodes de crises tout autant que les phases de réchauffement que traversent les relations entre les deux pays à l’époque contemporaine ou, du moins, depuis la crise de la nationalisation du pétrole et la chute de Mossadegh (1953).
Iranian threat reflects the dominant discourse within Western nuclear-weapon states on the nuclear ‘other’. Therefore, this article aims to shed light on the growing gap between France’s official nuclear ideology and the reality of internal and diplomatic developments of the Iranian nuclear program. I will deconstruct the official discourse produced in France on
the Iranian quest for nuclear power to explore the complexity of the factors determining Iran’s nuclear choices and the conclusion of the 2015 Nuclear Deal.
économique et sécuritaire. La politique africaine de l’Iran a connu un
nouvel élan avec la Révolution de 1979. Dans le cas de la politique
africaine, on peut qualifier ce tiers-mondisme militant d’arrogant. En effet, dans l’imaginaire des élites politiques révolutionnaires
khomeynistes, les relations avec les pays du Sud global sont à
comprendre non seulement dans le cadre d’un anti-impérialisme de
façade mais aussi dans la perspective d’une approche révolutionnaire
visant à exporter leur modèle politico-religieux. Cette ambition se traduit par des ingérences dans les affaires internes des États africains afin de conduire des activités prosélytes mais aussi de construire des réseaux de clients composés d’acteurs non étatiques. Dans le contexte d’une fragmentation du système international, la capacité des réseaux d’influence iraniens à se déployer dans la longue durée en Afrique reste à démontrer. En effet, l’absence de complémentarité économique, la distance géographique et la dimension principalement sécuritaire et idéologique de la politique africaine de Téhéran demeurent des obstacles à l’instauration de relations fondées sur les projets de développement communs et non sur des stratégies de contournement de l’influence occidentale ou de confrontation avec les rivaux régionaux de la République islamique (Israël et Arabie Saoudite notamment).
changement de régime par la force à un dialogue fondé sur la
reconnaissance de la légitimité de la République islamique. Depuis la fin de la présidence Barack Obama (2009-2017), les « isolationnistes » posent le problème de la manière suivante : l’accord sur le nucléaire de 2015 est l’horizon indépassable de toute analyse sur l’Iran contemporain. Toute critique ou remise en cause de ce texte risquerait de provoquer un retour des États-Unis dans des guerres sans fin.
Afghanistan notamment). Sur le plan économique, on observe une hausse des échanges bilatéraux, en 2021, avec un commerce qui retrouve son niveau de 2011, avec 3,5 milliards de dollars, en augmentation de 38 % par rapport à l’année 2020. Ces chiffres sont néanmoins très éloignés des objectifs des conservateurs iraniens qui souhaiteraient un développement des échanges bilatéraux à 10 milliards de dollars par an.
Seuls une levée des sanctions et un dégel des avoirs iraniens à l’étranger
pourraient, via une reprise des flux commerciaux et des exportationspétrolières, améliorer la situation économique du pays et renforcer la basepopulaire du régime, sérieusement effritée depuis 2009.
sécuritaires convergents sur le plan bilatéral, à l’échelle régionale mais aussi sur la scène internationale. Téhéran a su mettre en œuvre une politique régionale largement conforme aux intérêts russes, qu’il s’agisse de la question syrienne (depuis 2011), du Caucase, de l’Asie centrale et de
l’Afghanistan (depuis 1991).
Cette dimension sécuritaire était déjà l’un des fondements de la relation bilatérale post-guerre froide. Elle est désormais présente dans les
coopérations régionales entre Téhéran et Moscou. En outre, le déclin de
l’hégémonie américaine, manifeste depuis les années 2000, a favorisé
l’émergence d’un discours idéologique russo-iranien contre les « valeurs
occidentales ».
Cependant, au-delà de ce substrat idéologique commun, Téhéran a
développé une véritable Realpolitik, consistant à s’appuyer sur le rôle
international de la Russie pour contrer les pressions américaines visant à
un changement du régime (regime change) ou, au minimum, à un
changement du comportement (behaviour change) de la République
islamique. Autrement dit, l’objectif de préserver l’identité du régime iranien
a donné une nouvelle dimension aux relations avec Moscou.
Celles-ci sont devenues, depuis 1991, une question de survie pour
l’Iran, soumis de manière concomitante à une contestation populaire
interne et à une pression externe de Washington, qui s’est accrue depuis la
période de l’administration Trump (2017-2021)
There are two sets of explanations to this remarkable continuity. One is institutional: the Supreme Leader is the main decision-maker regarding the relationship with Russia, which is a national security issue of major importance to explain the survival of the Islamic Republic facing Western pressure since the end of the Cold War. The second one is the lack of alternatives. Indeed, in the context of Western and international sanctions, targeting both the Iranian economy and sensitive domains such as civil nuclear technology, spatial technology or military sectors, Russia remains one of the sole international powers ready to cooperate with Iran in these strategic sectors – alongside, to a lesser extent, China.
Therefore, this article will shed lights on the reasons of the ‘moderates’’ contradictory behavior regarding the search for a ‘strategic partnership’ with Moscow. In order to enlighten Iran’s ambivalent strategy towards Russia, one has to analyze the trilateral dimension of the bilateral relationship between Iran and Russia, namely the relations of the two partners with the U.S.
by Iran’s economic decision-makers. The volume is dedicated to Mohammad-Reza Djalili, a recognized pioneer in the scholarly
examination of the international relations of the Indian Ocean, Iranian foreign policy, and the wider Turco-Persian world who retired as professor of International History and Politics at the Graduate Institute of International and Development Studies, Geneva, in 2010.
L’un des principaux objectifs est de contribuer au développement de la réflexion sur les différentes dimensions de la politique étrangère de la République islamique d’Iran. En effet, la plupart des monographies privilégient le point de vue des grandes puissances dans l’étude des relations entre l’Iran et la Russie, l’Iran et la Grande Bretagne ou, à partir du XXe siècle, de l’Iran avec les Etats-Unis.
L’accent est donc ici mis sur les perspectives iraniennes dans les relations entre Téhéran et Moscou, depuis 1979. L’auteur ne néglige pas pour autant l’inscription de son étude dans le temps long des relations entre l’Iran et son grand voisin du Nord. Il remarque ainsi qu’en dépit des bouleversements idéologiques et des changements de régime, les deux pays ont maintenu des relations diplomatiques ininterrompues, depuis le XVIe siècle, même si, à plusieurs reprises, la présence diplomatique russe ou soviétique à Téhéran a été menacée.
Clément Therme développe trois axes de réflexion principaux : premièrement, il interroge la dimension idéologique qui affecte cette relation : anti-américanisme, visions russes et iraniennes du système international. Il s’efforce ensuite de répondre à la question du poids de l’héritage historique conflictuel dans les continuités et les ruptures entre les politiques mises en œuvre vis-à-vis de Moscou par les régimes Pahlavi et islamique.
Cet héritage joue-t-il encore un rôle, après la fin de la guerre froide, dans les dynamiques sous-jacentes aux relations irano-russes ? Troisièmement, il inscrit son analyse portant sur la relation bilatérale russo-iranienne dans le cadre plus large des relations entretenues par Moscou et Téhéran avec les Etats-Unis. Cette dimension américaine des relations entre Téhéran et Moscou est incontournable pour comprendre les périodes de crises tout autant que les phases de réchauffement que traversent les relations entre les deux pays à l’époque contemporaine ou, du moins, depuis la crise de la nationalisation du pétrole et la chute de Mossadegh (1953).
Iranian threat reflects the dominant discourse within Western nuclear-weapon states on the nuclear ‘other’. Therefore, this article aims to shed light on the growing gap between France’s official nuclear ideology and the reality of internal and diplomatic developments of the Iranian nuclear program. I will deconstruct the official discourse produced in France on
the Iranian quest for nuclear power to explore the complexity of the factors determining Iran’s nuclear choices and the conclusion of the 2015 Nuclear Deal.
économique et sécuritaire. La politique africaine de l’Iran a connu un
nouvel élan avec la Révolution de 1979. Dans le cas de la politique
africaine, on peut qualifier ce tiers-mondisme militant d’arrogant. En effet, dans l’imaginaire des élites politiques révolutionnaires
khomeynistes, les relations avec les pays du Sud global sont à
comprendre non seulement dans le cadre d’un anti-impérialisme de
façade mais aussi dans la perspective d’une approche révolutionnaire
visant à exporter leur modèle politico-religieux. Cette ambition se traduit par des ingérences dans les affaires internes des États africains afin de conduire des activités prosélytes mais aussi de construire des réseaux de clients composés d’acteurs non étatiques. Dans le contexte d’une fragmentation du système international, la capacité des réseaux d’influence iraniens à se déployer dans la longue durée en Afrique reste à démontrer. En effet, l’absence de complémentarité économique, la distance géographique et la dimension principalement sécuritaire et idéologique de la politique africaine de Téhéran demeurent des obstacles à l’instauration de relations fondées sur les projets de développement communs et non sur des stratégies de contournement de l’influence occidentale ou de confrontation avec les rivaux régionaux de la République islamique (Israël et Arabie Saoudite notamment).
changement de régime par la force à un dialogue fondé sur la
reconnaissance de la légitimité de la République islamique. Depuis la fin de la présidence Barack Obama (2009-2017), les « isolationnistes » posent le problème de la manière suivante : l’accord sur le nucléaire de 2015 est l’horizon indépassable de toute analyse sur l’Iran contemporain. Toute critique ou remise en cause de ce texte risquerait de provoquer un retour des États-Unis dans des guerres sans fin.
Afghanistan notamment). Sur le plan économique, on observe une hausse des échanges bilatéraux, en 2021, avec un commerce qui retrouve son niveau de 2011, avec 3,5 milliards de dollars, en augmentation de 38 % par rapport à l’année 2020. Ces chiffres sont néanmoins très éloignés des objectifs des conservateurs iraniens qui souhaiteraient un développement des échanges bilatéraux à 10 milliards de dollars par an.
Seuls une levée des sanctions et un dégel des avoirs iraniens à l’étranger
pourraient, via une reprise des flux commerciaux et des exportationspétrolières, améliorer la situation économique du pays et renforcer la basepopulaire du régime, sérieusement effritée depuis 2009.
sécuritaires convergents sur le plan bilatéral, à l’échelle régionale mais aussi sur la scène internationale. Téhéran a su mettre en œuvre une politique régionale largement conforme aux intérêts russes, qu’il s’agisse de la question syrienne (depuis 2011), du Caucase, de l’Asie centrale et de
l’Afghanistan (depuis 1991).
Cette dimension sécuritaire était déjà l’un des fondements de la relation bilatérale post-guerre froide. Elle est désormais présente dans les
coopérations régionales entre Téhéran et Moscou. En outre, le déclin de
l’hégémonie américaine, manifeste depuis les années 2000, a favorisé
l’émergence d’un discours idéologique russo-iranien contre les « valeurs
occidentales ».
Cependant, au-delà de ce substrat idéologique commun, Téhéran a
développé une véritable Realpolitik, consistant à s’appuyer sur le rôle
international de la Russie pour contrer les pressions américaines visant à
un changement du régime (regime change) ou, au minimum, à un
changement du comportement (behaviour change) de la République
islamique. Autrement dit, l’objectif de préserver l’identité du régime iranien
a donné une nouvelle dimension aux relations avec Moscou.
Celles-ci sont devenues, depuis 1991, une question de survie pour
l’Iran, soumis de manière concomitante à une contestation populaire
interne et à une pression externe de Washington, qui s’est accrue depuis la
période de l’administration Trump (2017-2021)
overlapping security interests; bilaterally, regionally and on the world stage. Tehran has pursued a regional policy program that is largely in line with Russia’s interests, whether these relate to Syria (from 2011), the Caucasus, Central Asia or Afghanistan (since 1991).
This security dimension was already one of the foundations of the bilateral relationship in the post-Cold War-period. It has now appeared in
regional dealings between Tehran and Moscow. In addition, the decline of
US international predominance, which has been apparent since the 2000s,
has allowed Russia and Iran to develop a shared ideological discourse in
opposition to “Western values”.
Beyond this shared ideological foundation, Tehran has developed a true “Realpolitik” whereby it relies on Russian foreign policy to relieve US
pressure on Iran that is aimed at regime change or, at the very least, a
change in the behavior of the Islamic Republic. In other words, in seeking
to preserve intact the main ideological tenets of its regime, Tehran has
added a new dimension to its relationship with Moscow.
Since 1991, this relationship has become a matter of survival for a regime that faces both popular opposition at home and external pressure from Washington: pressure that increased during the Trump administration of 2017-2021.
Le Guide suprême Ali Khamenei ne veut pas réformer dans une position de faiblesse. Cela le conduit à envisager une surenchère avec une répression accrue sur le plan de la politique interne. La République islamique est désormais confrontée au mécontentement des classes
populaires qui sont asphyxiées par un régime qui veut couper sa population du reste du monde et l’enfermer. Dans ce contexte social, politique et économique morose, le principal défi pour le système politique (nezam) à l’organisation des élections présidentielles est
d’obtenir la participation de la population à un moment où l’establishment réfléchit à la promotion d’un président «militaire ». Cette militarisation des institutions élues de la République islamique a jusqu’à présent été un échec, puisque tous les candidats à l’élections
résidentielles ayant effectué une carrière militaire ont échoué à se faire élire à la présidence de la République islamique.
pour ambition de présenter une synthèse historique retraçant la problématique de la sécurité nationale de l’État iranien sur la longue durée. Cette approche privilégiant le temps long permet à l’auteur de
ne pas se limiter à la dimension polémique de l’étude de la sécurité nationale iranienne à l’époque de la République islamique (depuis 1979).
référence sur un sujet peu évoqué par la recherche en sciences sociales : les convergences idéologiques entre islamisme et (néo)libéralisme. Ce questionnement novateur s’appuie sur des sources originales (entretiens et sources en arabe) qui permettent à l’auteur de présenter sous un jour nouveau la production d’intellectuels, parfois médiatiques, qui s’inscrivent dans le champ de l’islam politique. Les entretiens formels et informels avec des membres des Frères musulmans éclairent de l’intérieur l’organisation en mettant en évidence la structuration du
discours politique de ces acteurs religieux lorsqu’ils abordent les questions économiques. Il en ressort la notion de « crypto-capitalisme » c’est-à-dire « d’un capitalisme qui n’ose pas paraître ce qu’il est » (p. 23). En d’autres termes, selon l’auteur, il n’y a pas d’incompatibilités idéologiques a priori entre les valeurs politico-religieuses de l’islam politique et les principes capitalistes.
(EPHE), où il occupe la chaire « Islam sunnite », s’affirme avec cette somme sur la liberté de conscience comme un des chercheurs de référence sur les questions religieuses en France. Fondé sur près de 4500 références, l’ouvrage couvre 2500 ans d’histoire et s’intéresse à la fois à l’histoire de l’idée, de la notion de liberté de conscience dans des contextes aussi différents que les mondes européen, chinois, perse/iranien, ottoman/turc, arabe, russe, sans oublier le continent africain, le Japon ou les îles Malaiso-Indonésiennes. Cette exploration des mondes extra-européens est l’une des forces principales de l’ouvrage qui évite ainsi le double piège de la vision occidentalo-centrée et d’une vision du monde qui serait construite à partir du prisme déformant du « choc/dialogue des civilisations ». L’historien souligne ainsi l’immensité de la tâche à accomplir : « [l]e périmètre du champ ouvert par l’étude de la notion de liberté de conscience et de ses conditions d’utilisation qui en ont fait un droit disputé dans l’unité intelligible de l’humanité – et non dans le cadre préconstruit de "civilisations" – est infini, bien trop vaste en tout cas pour
les forces d’une personne » (p. 20).
une République islamique trop souvent considérée dans les médias comme un acteur politique religieux exclusivement chiite. L’auteur, Stéphane A. Dudoignon, directeur de recherche au CNRS, est non seulement familier du terrain iranien mais il est aussi un fin connaisseur de l’Asie centrale, plus particulièrement
du Tadjikistan et du Pakistan. Cette connaissance de l’Iran et de ses périphéries lui permet d’en envisager les marges et de prendre en compte la dimension transnationale de la question sunnite iranienne.
Cette étude de terrain se construit autour des entretiens avec les acteurs religieux sunnites baloutches d’Iran ainsi que des archives iraniennes et britanniques notamment. Cet ensemble d’archives écrites et orales permet à l’auteur de développer une analyse diachronique du Baloutchistan iranien mais aussi de
l’État central iranien. Cette capacité à faire dialoguer les sources locales, régionales et étrangères à l’Iran (la puissance impériale britannique par exemple) est
l’un des atouts majeurs du livre. Le lecteur peut ainsi saisir les enjeux baloutches et sunnites à différentes échelles.
les ruptures et les continuités dans les arguments avancés par les représentants de l’Etat français pour justifier les différentes politiques de la France face à
la question de la prolifération nucléaire.
Cette analyse est salvatrice en ce sens qu’elle infirme les arguments des (anciens) ambassadeurs qui expliquent de manière presque mécanique et de concert: « ce n’est pas la France qui change de position mais le contexte international »1 … Au contraire l’auteur montre que la France a au cours de l’histoire changé de position sur les questions liées au nucléaire. Par exemple, l’Etat français ne nie plus, à partir des années 1990, l’absence de différence entre nucléaire civil et militaire comme elle le faisait auparavant pour justifier ses activités proliférantes (p. 74). Ainsi dans les années 2000, au contraire de ses positions passées, la France construit une « frontière étanche entre le nucléaire civil et militaire en distinguant des technologies et des processus «sensibles» (enrichissement et retraitement de l’uranium) et non « sensibles » (…) et en soulignant l’efficacité des contrôles de l’AIEA » (p. 75). La partie la plus intéressante de l’ouvrage est sans conteste celle consacrée au mélange des genres entre les fonctions officielles des experts, leurs activités médiatiques et leur production intellectuelle.
Era, Resisting the New International Order; Iran in World Politics: The Question of the
Islamic Republic; Iran and the International System, Iranian Studies, 49:3, 515-522, DOI:
10.1080/00210862.2016.1157924
et ses avions pour tenir ses positions » (pp. 235-236).
Les principales puissances régionales et internationales n’en vendent pas moins des armes aux deux protagonistes en même temps, et cela, en dépit de leurs préférences politiques. Ainsi, l’auteur souligne que les pays européens ont livré pour
27 milliards de dollars d’armement aux deux protagonistes pendant la durée de la guerre, soit 25 % du total des livraisons d’armes (p. 113) ; ce conflit a donc servi de laboratoire pour tester des nouvelles technologies militaires, en particulier dans
le domaine balistique. Razoux explique également de manière détaillée les liens entre les situations politiques internes aux deux pays, avec une attention particulière pour les milices
kurdes et les grandes batailles. Il met en exergue les enjeux géopolitiques de la guerre à l’échelle du Moyen-Orient, en particulier au Liban, et au niveau global avec le rôle des deux superpuissances, les États-Unis et l’Union soviétique. L’une
des forces principales de ce récit est le lien effectué par l’auteur entre, d’un côté, l’évolution du rapport de force militaire sur le terrain et, de l’autre, le positionnement diplomatique des États de la région et des grandes puissances.
L’enjeu énergétique se situe également au centre de la problématique de l’ouvrage, avec une analyse fine des liens entre la stratégie militaire des deux acteurs et le commerce du pétrole : blocus des terminaux pétroliers, bombardement
des installations pétrolières et des raffineries, guerre des tankers, etc. Il appert que la guerre autour du terminal pétrolier iranien, situé sur l’île de Kharg, conduit les Iraniens à menacer de bloquer à leur tour les exportations pétrolières des pétromonarchies du Golfe à partir de l’année 1984 (p. 321). In fine, l’auteur relève que c’est l’implication des États-Unis au côté du régime de Saddam Hussein qui a convaincu la République islamique d’Iran de la nécessité d’arrêter le conflit.
Les parties consacrées à la relation triangulaire entre la France, le Liban et l’Iran sont particulièrement novatrices, avec des sources de première main venant étayer le récit.
En revanche, cet ouvrage n’est pas une recherche universitaire, tant au niveau de la forme du récit que de la méthodologie. On regrettera notamment l’absence de mentions, en notes de bas de page, des archives que l’auteur a pu consulter, en particulier pour les sources archivistiques françaises. Ensuite, il y a des erreurs factuelles : ce n’est pas Framatome qui a lancé la construction de la centrale nucléaire de Bouchehr (p. 107) mais Siemens. De même, contrairement à ce qu’indique l’auteur en conclusion, il n’y a pas eu de traité de paix paraphé entre Téhéran et Bagdad le 20 août 1990 mais un « échange de lettres » (Clive Symmons, « L’échange de lettres de 1990 entre l’Irak et l’Iran : Un règlement définitif du différend et du conflit ? », Annuaire français de Droit international, vol. 36, 1990,
pp. 229-247). Par ailleurs, on ne peut que s’étonner de la référence au film Argo (pp. 87-88) présenté comme un récit historique fiable concernant la prise d’otages des diplomates américains en 1979. L’auteur n’a pas eu accès à des sources écrites en persan et en arabe, qui lui auraient permis d’envisager la guerre Iran-Irak dans sa dimension historiographique. Sur le plan formel, l’auteur a tendance à s’immiscer dans la pensée des dirigeants impliqués dans les négociations diplomatiques autour de la guerre, sans que l’on sache quelles sont les sources de ces confidences.
Enfin, les transcriptions du persan posent problème, en particulier « pasdarans » qui s’écrit sans « s » dans sa forme originale, et l’utilisation du terme « farsi » : en français, il s’agit de la langue persane.
Pour parution premier trimestre 2016
Sous la responsabilité d’Agnès Levallois et Clément Therme
Ce numéro de Confluences Méditerranée vise à analyser les conséquences pour la stabilité du Moyen-Orient de la rivalité entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. Il s’agira à partir d’une analyse des différents foyers de crises régionales (Syrie, Liban, Irak, Yémen, Bahreïn) de mettre en évidence les causes locales et externes de ces théâtres d’affrontement. Au-delà de cette étude détaillée des facteurs endogènes et exogènes des crises moyen-orientales, il convient de réfléchir à l’instrumentalisation des facteurs religieux par les deux grandes puissances régionales que sont l’Iran et l’Arabie Saoudite. Dans ce contexte de polarisation des sociétés moyen-orientales, l’influence politico-religieuse de Téhéran et Ryadh apparaît déterminante à la fois s’agissant de l’accroissement des tensions identitaires mais aussi dans la perspective d’un règlement politique des crises. Les ramifications de ces conflits ne sont plus seulement locales ou régionales mais de plus en plus internationales avec l’implication ou la non intervention politico-stratégique d’acteurs extérieures à la zone. In fine, il apparaît donc nécessaire d’inscrire la rivalité irano-saoudienne dans le cadre d’une analyse de leurs relations respectives avec des acteurs externes à la zone qu’il s’agisse des Etats-Unis, de la Russie ou, dans une moindre mesure, de la France.
Taille des articles : 25 000 signes espaces et notes de bas de page compris
Date limite d’envoie des propositions (titre et résumé) : le 8 décembre 2015.
Date limite de remise des articles : 1 er mars 2016.
Contacts :
Agnès Levallois : alevallois75@gmail.com
Clément Therme : clementtherme@hotmail.com _
Abstract: Afghanistan's Shiite community, which accounts for about 20% of the total population, is a diverse religious group even if it is mainly composed of Hazaras (the third largest ethnic group of Afghanistan). In its relations with the Sunni community, Shiites face the challenge of their integration on the internal political scene even if the Ja'afari school of law recognized by the Constitution of the Afghan state that is emerging in the aftermath of the US intervention post September 11, 2001. This intervention will aim at presenting the Shiite community in all its diversity by studying the internal religious scene and the most followed ayatollahs (marja-e taqlid) by Afghan Shiite believers. We will see how the Afghan Shiite community differs from that of Iran and Iraq. Finally, it will highlight the ties with the Islamic Republic of Iran and Pakistan, in particular, the role of Afghan refugees in Iran and in Pakistan through transnational networks.
The Azeri question became a political issue after the fall of the Soviet Union (1991). With Azerbaijan Iran's initial difficulties in the bilateral diplomatic relationship reflected the competitive nature of Turkish-Iranian cultural relationship but also the divergence between Baku and Tehran regarding the future of the Caspian Sea and its pollution. Moreover, the Islamic revolution ideology is both religious and anti-Western. Unlike the Islamic Republic, the post-soviet Azerbaijani state is secular and its foreign policy's main strategic orientation favours the search of a modus vivendi with the European Union and the United States. The cultural proximity is reinforced by the ethnic dimension of Iranian-Azerbaijani relationship since the collapse of the Soviet Union. Before that, the Soviet Union used Iranian Azerbaijan as a diplomatic tool for political penetration and to increase its ideological influence. In the 20th century, the Soviets were particularly active in Iranian Azerbaijan, more specifically in three distinct periods: 1905-1921, 1941-1947 and 1979-1981. During the last period, Moscow tried to benefit from the post-revolutionary disorder, instrumentalizing Azeri cultural opening in Iran to diffuse Soviet propaganda in Iranian Azerbaijan. After Azerbaijan's independence in 1991, the first priority of Iranian foreign policy was to maintain the territorial integrity threatened by some Azerbaijani political groups who claimed to unify “the so-called thwarted nation – separated because of imperial rivalries and the vagaries of international politics”. This intervention will shed lights on the historical and cultural factors that shape the contemporary relationship between Baku and Tehran. For the historical dimension, I will focus on the Azeri contribution to Iranian nationalism, especially during the first half of the 20th century. The cultural and ethnic aspects will be studied through the transnational links between Azeri and Talesh population living in the territory of the Azerbaijani and Iranian states.
Dr Clément Therme is a Teaching Fellow at Sciences Po, Paris. He is also a Research Associate at the Centre d’études turques, ottomanes, balkaniques et centrasiatiques (CETOBAC) and at the Centre d’Analyse et d’Intervention Sociologiques (CADIS) at the École des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris). He is the author of Les Relations entre Téhéran et Moscou depuis 1979 (PUF, 2012). He is also the co editor (with Houchang E. Chehabi and Farhad Khosrokhavar) of a book entitled Iran and the Challenges of the Twenty First Century (Mazda Publishers, 2013).